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Lucas Kazan : « Nous sommes tous portés par les géants qui nous ont précédés. »

Diffusé à partir de ce week-end sur la live TV de PinKX.EU, « Addicted » est non seulement un régal pour les amateurs de beaux mâles, comme le macho Jean Franko, le daddy Pietro Cattani et le ragazzo Andrea Fusco, mais il est aussi une célébration : les 20 ans du label Lucas Kazan qui le produit. À cette occasion, son fondateur nous a accordé une interview exclusive, avec en bonus l’intervention d’Ettore Tosi. Les réponses ne sont jamais neutres et poussent à la réflexion…

Avant d’être Lucas Kazan, le multiawardisé réalisateur et producteur, vous aviez été critique de films, notamment de pornos gays alors que vous aviez un peu plus de 20 ans. Comment un « geek » italien « élevé dans le catholicisme » – comme avez pu vous décrire vous-même dans des interviews – a-t-il pu être à fond dans le porno gay si jeune ?
Lucas Kazan : Justement à cause de mon éducation catholique. Et non malgré elle. À cause de la répression sexuelle et de l’homophobie qu’elle a générée à travers les siècles. Ce n’est pas une surprise si beaucoup de réalisateurs ont, en fait, des origines italiennes (et catholiques) : Tom DeSimone, Steve Scott, Chi Chi LaRue… Pendant mon adolescence, il y a une quarantaine d’années – où aurait-je pu autrement voir mes fantasmes se visualiser que dans les pages de magazines « sales » ? Ou sur les écrans d’un cinéma porno ?

Quels étaient vos acteurs et réalisateurs porno préférés ?
Lucas Kazan : En fait, j’ai eu de la chance. J’ai travaillé avec toutes les icônes des années 1990. J’ai été le directeur de production de Jeff Stryker, j’ai travaillé avec Ken Ryker, Ryan Idol et Joe Stefano. J’ai rencontré Rex Chandler et Lukas Ridgeston… Et pratiquement tous ceux qui actuellement attisent nos fantasmes. Et je ressens de la fierté d’avoir contribuer à lancer de nouvelles légendes, comme Derek Cameron. Même chose avec les réalisateurs et producteurs. Je les ai tous rencontrés, à l’exception des trois titans que j’admirais le plus : Cadinot, Jim French (Rip Colt) et Matt Sterling. J’avais fait exprès de rester chez moi pour ne pas assister aux Awards du X où Jean-Daniel Cadinot avait reçu un prix honorant l’ensemble de sa carrière. J’avais trop peur que le véritable homme derrière les films me décevrait.

Jeff Styker et Ken Ryker, deux légendes du golden age du X gay avec lesquelles Lucas Kazan a travaillé avant de devenir réalisateur porno – Photos : HIS

Fondé en 1998, Lucas Kazan Productions fête ses 20 ans. Mais un an auparavant vous aviez réalisé votre premier film porno, « Journey to Italy » pour Men of Odyssey…
Lucas Kazan : Oui, alors que la société a 20 ans, ma première réalisation date effectivement de 1997. Je travaillais dans le business depuis 1992, dans différents domaines. Un apprentissage long, mais nécessaire, afin de progresser, en commençant par tirer des câbles et rembobiner des cassettes pour atteindre la production et la réalisation. En fait, je pense que je suis un meilleur réalisateur aujourd’hui, grâce à ce temps passé à interviewer des talents pour le magazine « Manshots » et à mon travail de directeur de production de Gino Colbert. « Journey to Italy » était mon baptême du feu : le fait de surmonter beaucoup de défis m’a donné le courage de viser plus haut. J’ai autofinancé sa suite (« Désire. Journey to Italy 2 ») et l’ai vendue à Men of Odyssey, tout en conservant les droits pour sa version softcore. Puis vint « Hôtel Italia » : ce fut le budget le plus élevé de l’année pour une production porno gay ainsi que pour mon portefeuille. Mais Odyssey n’en a pas voulu, c’était hors de leurs moyens. Alors je n’ai eu d’autre choix que de lancer mon propre studio – juste pour me rembourser. C’est drôle comme les choses se passent parfois : une porte ferme, un autre s’ouvre, riche d’opportunités.

Les trois premières réalisations porno de Lucas Kazan et un de leurs acteurs respectifs : Derek Cameron dans Journey to Italy, Pietro Cattani dans Desire. Journey to Italy 2 et Ettore Tosi dans Hotel Italia – Photos : Men Of Odyssey et Lucas Kazan Productions

Hardeur, réalisateur et producteur prolifique, Gino Colbert était aussi un ami très proche. Quand il est décédé en 2015, vous lui avez rendu un hommage très émouvant et intime. Vous révéliez aux fans qui l’ignoraient votre rencontre en 1992 alors que vous étiez étudiant à l' »American Film Institute » de Los Angeles. Combien votre amitié avait changé radicalement le cours de votre vie. Combien vous lui deviez plein de « premières choses ». Peut-on dire que ce n’est pas une coïncidence si vous êtes également devenu un mentor ? Est-ce faux de penser que ce que vous vivez avec Ettore Tosi rappelle ce que Colbert et vous aviez partagé dans les années 1990 ? Et que la meilleure part de votre travail est d’avoir quelqu’un qui suit vos pas ?
Lucas Kazan : Nous sommes tous portés par les géants qui nous ont précédés. Oui, j’ai eu la chance de fraterniser avec Gino, Kristen Bjorn, George Duroy, Tom DeSimone, Jerry Douglas, Scott Masters, Bill Higgins, John Travis… Tous ont contribué à former ma propre vision de la sexualité et, ce qui est peut-être le plus important, à m’apporter un savoir-faire : Kristen m’a enseigné comment « chorégraphier » le sexe et adapter chaque nouvelle position à la caméra ; Gino, comment bloquer une scène efficacement et se focaliser sur l’intensité sexuelle. George, comment nouer des relations avec les modèles et susciter une intimité dans leurs performances… Chaque réalisateur/producteur développe sa propre méthode – Toutes réunies, elles sont parfois totalement opposées -, pour atteindre ses buts et trouver sa voix. Nous apprenons tous de nos tentatives et de nos erreurs, en perfectionnant avec patience notre métier. Et tous nous nous entourons de collaborateurs qui aident à donner vie à nos rêves. J’ai passé le flambeau de la réalisation à Ettore fin 2010, quand je me suis rendu compte que je ne pouvais plus réaliser ce que j’avais l’intention de faire. Bien sûr, il réalise pour le label et doit respecter certaines spécificités. Mais Ettore reste lui-même. Alors que je m’intéresse au porno d' »auteur » et à ceux qui derrière la caméra le font, lui vient du reality porn. Il a commencé à en faire dès le début des années 2000 avec ses « Private Sex Files » (« Pas de lumière, aucune équipe technique, il y a juste moi, ma caméra voyeuse et les jeunes hommes que je rencontre à travers le monde. Du sexe vrai, en temps réel… »). Et Ettore est libre de continuer à en faire avec ses OnlyFans pages.

Ettore, quelles sont « les premières fois » que vous devez à Lucas ?
Ettore Tosi : Ma première fois sur un plateau de tournage porno comme assistant de production dans « Desire – Journey to Italy 2 ». Mon premier solo (aussi dans « Journey to Italy 2 ») et ma première réalisation (« The Road to Naples »). Et aussi mon premier séjour aux USA, ma première fois à la cérémonie des GayVN Awards, (je présentais George Duroy qui avait rempoté le prix du meilleur réalisateur), ma première fois à une comédie musicale (Le Roi lion) et à l’opéra (« Les Contes d’ Hoffmann »). Ma première fois au Maroc, en Turquie, en Grèce…

Les premières réalisations d’Ettore Tosi. The Road to Naples (2000), Maspalomas (2001) et Mykonos (2003) – Photos : Lucas Kazan Productions

Parallèlement au porno, vous aviez commencé une carrière de producteur de films indépendants. Vous avez par exemple produit les longs métrages « Green Plaid Shirt » (1996) and « Where The Elephant Sits » (1997). Est-ce que cette carrière est définitivement close ?
Lucas Kazan : À une époque j’ai cru que mon intérêt pour la conception de film porno ainsi que celle de films grand public pouvaient coexister. Pendant que j’étais critique cinéma et que j’étais correspondant étranger pour beaucoup de publications, j’ai aussi eu régulièrement une colonne pour le mensuel LGBT italien Babilonia et j’ai écrit le premier ouvrage « universitaire » sur l’histoire du porno gay comme un film de genre parmi d’autres. « Vietato ai Minori » a été publié en 1999 par Zoe Edizioni. Quand j’ai été le directeur de production de Gino Colbert, j’ai aussi créé ma société de production grand public et produit des courts métrages qui ont été primés, ce qui m’a amené à produire « Green Plaid Shirt ». Mais après « Journey to Italy », j’ai su que je devais choisir. E j’ai choisi le porno. Quand il y avait plein de joie, quand cela était lucratif, quand cela me permettait d’explorer le genre de l’intérieur. Je n’avais pas prévu la « révolution » que provoquerait Internet. Personne ne l’avait prévu. Ceci étant dit, je n’ai pas abandonné l’idée de dresser un pont entre le porno et le mainstream. Peut-être pas au sein de Lucas Kazan. Plus certainement chez le label iconique BelAmi (je supervise leurs affaires relatives aux DVD et licences). Restez prêts…

La bande annonce de Green Plaid Shirt, film réalisé par Richard Natale. L’histoire retrace la vie de deux hommes et de leurs amis de 1977 à la fin des années 1990. L’épidémie du Sida aura des conséquences tragiques…

Pour beaucoup, Lucas Kazan Productions signifie sensualité et histoire d’amour, avec une touche méditerranéenne sur un air d’opéra, sans oublier la beauté. Beauté des hommes, de l’environnement et des images. Cela amène des questions philosophiques : Est-ce que cela veut dire que la beauté n’est pas relative ? Qu’il y a une définition précise de la beauté ?
Lucas Kazan : Je suis Italien. Alors même que je comprends que la beauté est dans les yeux de celui qui regarde (et le porno me l’a assurément appris plus qu’aucune autre forme d’art), je ne peux m’empêcher de croire en l’idéal platonicien de la beauté. En mettant de côté l’esthétique, ce qui compte vraiment est de rester fidèle à soi-même et à son monde poétique, quel qu’il soit. Parfois il rencontre un plus large publique et est en résonance avec beaucoup de monde. Parfois non.

Qui décide du casting ?
Lucas Kazan : 80 % de la réalisation est le casting. À la belle époque, je passais la plupart de mon temps à rechercher (et à préparer) de nouveaux talents. Aujourd’hui, cela dépend de qui est disponible. Nous faisons notre mieux pour combiner les uns avec les autres, mais nos options sont le plus souvent limitées.

Dans la liste de tous vos modèles depuis 20 ans, quels sont vos préférés. Peut-on dire que Pietro Cattani et Jean Franko qui jouent dans « Addicted » et qu’on a vu dans d’autres de vos films feraient partie de vos préférés ?
Lucas Kazan : Jean Franko avait été pendant 5 ans notre exclusif en partage avec Kristen Bjorn. Pendant ces années, il a gagné deux fois de suite le prix du « meilleur acteur étranger » aux GayVN Awards. Pour ses rôles dans « The School For Lovers » et « The Men I Wanted ».

Jean Franko dans The School For Lovers (2006), The Men I Wanted – avec Alexis Tyler – (2007) et Addicted – avec Devian Rouge (2018)Photos : Lucas Kazan Productions

Lucas Kazan : Pietro Cattani n’a tourné que dans peu de films. Il était parti, avait disparu pendant treize ans, et a fait un comeback il y a un peu plus d’un an dans le rôle du professeur dans « Of Boys and Men ».

Pietro Cattani dans Hotel Italia (1999), Of Boys and Men (2017) et Addicted – avec Alex Magnum (2018) – Photos : Lucas Kazan Productions

Lucas Kazan : En vérité, il n’y a pas d’acteur préféré. Je les aime tous. Avec certains j’ai pu construire une relation à long terme. Alors que d’autres sont vite passés à autre chose.

Ettore, est-ce que vous aimez vous regarder ?
Ettore Tosi : Non. Et d’ailleurs, je ne regarde pas beaucoup de porno. Imaginez un porno, avec moi comme star ! 🙂

Nous, on l’imagine très bien. Avez-vous quand même des partenaires préférés ?
Ettore Tosi : C’est difficile à dire, mais il y a eu une forte complicité avec l’Américain Corey Summers dans « Across The Ocean ». Et pareillement avec Giuseppe Pardi, un Hongrois. On a travaillé ensemble en Toscane et aux USA.

Ettore Tosi avec Corey Summers dans Across The Ocean (2000) et Giuseppe Pardi dans Giuseppe And His Buddies (2010) – Photos : Lucas Kazan Productions

Et pourrions-nous imaginer un tournage dans le Sud de la France, une coproduction avec PinkX ?
Lucas Kazan : Absolument. PinkX et moi nous sommes déjà en discussion pour approfondir notre collaboration qui date d’une dizaine d’année. En plus, j’adore le cinéma français et la France dans son intégralité. Pas seulement sa partie méditerranéenne, que nous visitons souvent pour affaires (Cannes pour le marché du film) et pour les vacances (Nice). Tous les espoirs sont permis : la Camargue, Avignon…

Lucas Kazan en plein tournage du film The School For Lovers (2006) dans le Sud de l’Italie – Photos : Lucas Kazan

Comment voyez-vous le futur de Lucas Kazan Productions ?
Lucas Kazan : Si seulement j’avais une boule de cristal. Tout a changé dans l’industrie, et le plus souvent pour le pire. La plupart des studios ont jeté l’éponge ou ont changé de propriétaire. Tous font face à cette pénible bataille contre la piraterie sur Internet, la surabondance des pornos gratuits… Quand j’ai commencé, le porno était l’expression de son psychisme sexuel. Il avait un point de vue, il avait un but – politique et artistique -, il donnait chair et sang à nos fantasmes quand aucun autre média n’osait le faire. Aujourd’hui, le porno est partout et se résume à du tube, de la technologie, du marketing et du trafic. Et ce trafic est entre les mains de quelques grandes organisations, le plus souvent hétéros, qui se font de l’argent dessus. La question n’est pas le futur de mon label. C’est le futur de tout contenu préenregistré. Facilement remplacés par les applications mobiles, les chats, les live cams, les sites de rencontres, les réseaux sociaux, les tumblr… C’est un jeu totalement nouveau, vraiment. Et pas l’un de ceux qui m’intéresse beaucoup, je doit dire.

Si vous avez quelque chose à ajouter, n’hésitez pas.
Lucas Kazan : Quand on achète un DVD aux USA, on lit un message du FBI : La piraterie n’est pas un crime sans victime ». Considérez-ceci : pour « Hôtel Italia », j’avais une équipe de huit personnes. Aujourd’hui, nous sommes juste deux ou trois. Comme tous les autres, j’ai dû me séparer de mon directeur de photographie, mon chef électricien, mon photographe studio, mon directeur de la production… Quand je faisais des coproductions avec Kristen Bjorn, il était contractuellement prévu qu’une scène exigerait plus de 4 jours, souvent on faisait une scène d’affilée par semaine. Mais aujourd’hui, que ce soit Kristen ou moi, nous filmons une scène en un jour. Les budgets de production ont chuté. Des lieux exotiques sont souvent remplacés par des chambres d’hôtel. Moins de modèles de qualité sont séduits par ce business. Ce n’est pas étonnant quand leurs cachets ne sont qu’une fraction de ce qu’ils étaient habituellement. C’est une question simple d’économie que la plupart de ceux qui regardent du porno ne comprennent pas : oui, nous pouvons obtenir tout gratuitement. Nous pouvons les regarder sur des tubes, les télécharger via les torrents et les sites d’hébergement de fichiers. Mais sans revenu, et sans une industrie saine, quel porno laisserons-nous dans 10 ans ? En dehors du porno amateur du cam ?

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