Mercredi 1er janvier sort en salles « Aime et fais ce que tu veux » (« In the name of »). Récompensé par le Teddy Awards 2013, ce très beau film polonais raconte l’histoire d’Adam, jeune prêtre charismatique qui rejoint une paroisse rurale pour s’occuper d’un foyer accueillant de jeunes adultes. Là, il va se trouver attiré par l’un des garçons du centre.  Pinktv.fr a rencontré  la réalisatrice Malgorzata Szumowska.

Pinktv.fr : Après avoir parlé de la prostitution dans « Elles », faire un film sur la religion c’était une sorte de rédemption pour vous ?
Malgorzata Szumowska : L’idée de faire un film autour d’un prêtre et de la religion m’est venue bien avant « Elles ». En Pologne, l’Eglise a été au cœur de nombreux scandales, notamment à cause d’affaires de pédophilie. Mais je ne voulais pas, pour autant, faire un film là-dessus. Ce qui m’intéressait surtout, c’était d’interroger la place de la sexualité et des relations amoureuses dans l’Eglise. Je vois néanmoins des similitudes avec « Elles ». Le personnage interprété par Juliette Binoche lutte avec sa sexualité de la même manière que le prêtre dans « In the Name of » doit composer avec son homosexualité.

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Malgorzata Szumowska

Comment avez-vous écrit le scénario ?
J’ai fait beaucoup de recherches. Une bonne partie du scénario se base sur des faits réels, notamment via des articles que j’ai lus. J’ai rencontré aussi de nombreux prêtres qui ont accepté de témoigner, souvent sous couvert d’anonymat…

Comment avez-vous choisi vos acteurs ?
Andrzej Chyra (qui joue Père Adam) et Mateusz Kosciukiewicz (qui joue Lukasz) sont tous les deux des comédiens reconnus de leur génération. Ils jouent aussi régulièrement pour le théâtre où l’on trouve une scène gay importante. J’ai écrit cette histoire pour eux. Je n’aime pas trop faire passer des castings… Il était en tout cas nécessaire que les deux acteurs ne soient pas gênés par l’homosexualité. Si j’avais demandé à des acteurs commerciaux qui tournent dans des séries ou des films romantiques, je suis sûre qu’ils auraient refusé de peur qu’on ne leur propose plus de rôles. Quoi qu’il en soit, je trouve très courageux que mes deux comédiens aient accepté.

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Vous avez pris le parti d’une économie de dialogues. Pourquoi ?
Il est important de ne pas mettre toutes les intentions dans les dialogues, mais de travailler l’ambiance, l’atmosphère, de jouer avec la nature. Vous savez, c’est un film sur l’amour mais aussi et surtout sur la solitude. J’ai longtemps discuté en amont avec mon directeur de la photographie pour traduire ce sentiment de solitude à travers les images. Quand j’écrivais le scénario, j’ai  tout fait pour réduire les dialogues au maximum. Je voulais que les acteurs en disent plus par l’expression de leurs visages et par leurs regards que par les mots.

Il y a d’ailleurs une scène très forte où vos deux acteurs, en pleine nature, se comportent de manière animale. Qu’avez-vous voulu montrer ?
Pour moi, c’est une scène d’amour. Les deux personnages ne se parlent pas mais ils agissent comme des animaux au milieu de ce champ de maïs. On sent naître une tension sexuelle. La scène a quelque chose d’érotique. Ils veulent être proches l’un de l’autre mais ils ne le peuvent pas encore. Le côté primitif de la scène est aussi une manière, pour moi, de ramener l’homosexualité à ses origines naturelles.

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Est-il facile de produire, en Pologne, un film sur l’homosexualité ?
Oui et non. La Pologne reste une démocratie au sens où l’on peut aborder de tels sujets. Il y a aussi de l’argent pour financer le cinéma. Mais attention. C’est beaucoup plus facile quand – comme moi – l’on a un nom et que l’on est reconnu.  Si ça avait été un premier film, il est certain que tout le monde aurait refusé de mettre de l’argent dedans. Par exemple, Tomasz Wasilewski, un ami, a réalisé récemment «Floating Skyscrapers», un long-métrage LGBT sans aucun financement. Personne n’a voulu l’aider. Ironie de l’histoire, le film remporte un grand succès dans les Festivals du monde entier. Du coup, il essaie de récupérer quelques financements.

Comment « Aime et fais ce que tu veux » a-t-il été reçu en Pologne ?
Les conservateurs l’ont détesté forcément. Mais le film a quand même très bien marché auprès des spectateurs plus ouverts, ceux du centre et du centre gauche. Il a fait 150 000 entrées et a permis d’ouvrir le débat autour de l’homosexualité dans l’Eglise notamment. Le même phénomène est en train de se passer avec le film « Floating Skyscrapers». Suite au film, il y a eu de nombreux articles qui ont posé la question de l’homophobie en Pologne.

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Comment voyez-vous la situation des Gays en Pologne ?
Il est possible de vivre son homosexualité dans les grandes villes comme Varsovie mais dans l’absolu, il ne faut pas oublier  que 80 % des Polonais sont homophobes. Tenez, à Varsovie, il y avait une œuvre d’art, une composition florale en arc-en-ciel dans l’un des parcs les plus populaires de la ville. Pour l’artiste qui l’a réalisée, cette image du rainbowflag faisait allusion aux couleurs de l’homosexualité mais était aussi un symbole de paix et de liberté. Vous savez combien de fois cette œuvre a été vandalisée par les nationalistes ? Cinq fois ! Aujourd’hui, en Pologne, une petite partie de la population essaie de faire bouger les choses, de se lutter contre cette homophobie mais c’est un vrai combat. Des fois je me dis que je ferais mieux de vivre en France (rires).

Cette homophobie est-elle liée à la religion ?
Définitivement oui… l’Eglise ayant déclaré, il y a de nombreuses années, que l’homosexualité était une maladie. Les choses évoluent un peu avec le nouveau Pape mais en Pologne, l’Eglise reste très conservatrice et n’accepte pas de changer de position. Je vois aussi une raison culturelle. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la Pologne a été dévastée. Varsovie a été complètement détruite. Nous sommes ensuite passés à cinquante ans de régime communiste où toute liberté individuelle était mal perçue. Aujourd’hui, il faut que nous apprenions le sens du mot « liberté » avec toujours, à côté, la forte influence de l’Eglise… C’est compliqué.

Que représente pour vous un prix comme le Teddy Award ?
C’est très compliqué quand on est une femme d’être reconnue dans des festivals internationaux. Que le film ait été sélectionné à la Berlinale était juste incroyable. Je m’attendais encore moins à recevoir le Teddy Award. Pour moi, il y a aussi un petit côté provocateur de décerner en Allemagne un prix pour un film polonais à thématique LGBT… J’espère que cela va permettre la réalisation d’autres films sur ce sujet…

 

 

Aime et fais ce que tu veux (In the name of)
Sortie en salles le 1er janvier 2014