Agnès Varda a une actualité bien chargée qui touche à ses multiples vies de photographe, cinéaste et « visual artist » : la reprise en version restaurée de « Cléo de 5 à 7 » mais aussi une exposition à Paris « Triptyques atypiques » et une autre à Los Angeles « Agnès in Californialand ». Rencontre avec celle que l’on surnomme la « grand-mère de la Nouvelle Vague ».

Cinquante-deux ans après, quel regard portez-vous sur « Cléo de 5 à 7 » ?
Je suis encore d’accord avec ce film et sa construction. Je ne vois pas pourquoi je renierais quelque chose qui m’a plu et qui correspond vraiment à ce que j’ai toujours voulu faire dans le cinéma : créer des histoires qui ne partent de rien, qui sont des matières de cinéma et non simplement des illustrations d’histoires ou de romans. Pour Cléo, que je voulais radical, je m’étais fixée une double contrainte. Je voulais que le film se passe en tant réel et que le trajet de l’héroïne soit lui aussi réel. Avec ces obstacles, le jeu était de réussir quand même à créer une histoire avec de l’émotion pour que le spectateur soit au plus près de cette femme qui a peur d’avoir un cancer. C’était une expérience formidable pour moi et culottée. Jamais je n’aurais pensé que le film serait bien reçu. Même s’il n’a pas eu de prix à Cannes, il a été demandé dans le monde entier. Le film a fait forte impression quand il est sorti alors qu’il n’était pas du tout comme les autres productions de la Nouvelle Vague. Je pense toujours que le meilleur de mes films est Sans toit ni loi, qui sera restauré aussi. Ce film est aussi très dur. Il brouille les frontières du réel et pose la question de la perception du monde entre un spectacle que l’on attrape brut et sa mise en scène par la fiction. Mais très régulièrement c’est Cléo que l’on cite.

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Corinne Marchand et Michel Legrand dans Cléo de 5 à 7

Dans « Cléo de 5 à 7 », le personnage est atteinte d’un cancer, maladie encore tabou à l’époque. Plus tard, vous êtes aussi l’une des premières à parler du Sida, dès 1987, dans « Kung Fu Master », avant votre très fort témoignage dans « Les Plages d’Agnès » où vous parlez de la mort de Jacques Demy…
Les Plages d’Agnès, c’est un film qui me concerne, qui concerne la vie de Jacques Demy, c’est un témoignage simple… Quant à Kung Fu Master, j’avais vu, sur la télé anglaise, une émission très crue sur le Sida. Elle montrait comment mettre des capotes à des téléspectateurs à huit heures et demie du soir. J’ai acheté les droits pour inclure un extrait dans Kung Fu Master. Quand j’ai tourné ce film, c’était le moment où il commençait à y avoir des couvertures de journaux sur le Sida. Disons que le sujet a vraiment éclaté dans la presse en 1987. Mais il a souffert d’une omerta pendant longtemps…

Vous avez réalisé trois films sur Jacques Demy. Est-ce que, pour vous, le cinéma est une manière de garder le maximum de pièces dans le puzzle de la mémoire ?
J’ai réalisé Jacquot de Nantes parce que je voulais faire connaître l’enfance de Jacques Demy qui était si importante pour lui. J’ai réalisé ensuite Les demoiselles ont eu 25 ans dont je me rappelais du tournage et puis j’ai fini avec L’Univers de Jacques Demy. Jacquot de Nantes étant une fiction, il fallait le pendant documentaire sur son travail cinématographique. C’était si dur d’être séparée, qu’avec ces films, j’étais encore un peu avec lui. Dans Les Plages d’Agnès, quand je dis « dès que je pense à des morts, cela rebondit sur la mort de Jacques », c’est tout à fait vrai. Il est le plus important de mes morts. Quelle que soit la vie qu’on ait eue avec ses manques, ses ratés parfois… J’ai trouvé très dur que le couple s’arrête. Il n’y a pas un jour où je ne pense pas à Jacques et là je n’ai pas la notion du temps. On m’a posé la question récemment et j’ai calculé que cela faisait vingt-quatre ans que Jacques Demy est mort. La notion du temps est très spéciale. Quand vous pensez encore à quelqu’un, le temps ne passe pas de la même manière. J’ai continué à habiter la même maison, la même cour, la même cuisine, le même lit. C’était à la fois douloureux et agréable.

Jacquot de Nantes

Jacquot de Nantes

Et vous n’avez jamais envisagé de tourner les scénarios inédits de Jacques Demy ?
Les projets de Jacques ? Jamais ! Si son fils Mathieu veut tourner un film de Jacques, pourquoi pas…. Mais moi jamais. Je n’ai jamais souhaité m’immiscer dans ce monde à lui qui était particulier et que j’aime beaucoup.

En tant que femme cinéaste, est-ce que vous avez eu l’impression de devoir lutter encore plus pour trouver votre place ?
Quand on me demande « Est-ce que c’est difficile d’être une femme dans le cinéma ? », je réponds que c’est surtout difficile de faire un cinéma radical. Personne n’a jamais dit « c’est pas mal pour une femme ». On dit : « c’est nouveau ou ce n’est pas nouveau », « elle s’est plantée », « c’est bien »… J’ai toujours tenue à être considérée comme cinéaste avant tout. Dans ma vie privée, oui j’ai été militante féministe bien sûr ! Mais je n’ai pas voulu faire un cinéma militant, mis à part avec le film L’une chante, l’autre pas, qu’on va restaurer d’ailleurs. Ce film racontait la lutte des femmes. Ce n’était pas seulement moi qui était militante, c’était surtout ce récit de la lutte pour le droit à la contraception qui me semble tellement évident, tellement scandaleusement évident que cela me paraît aujourd’hui encore aberrent que les femmes ont dû se battre pour l’avoir. Je ne vous parle même pas de l’avortement…

Vous étiez aussi très proche de Delphine Seyrig qui avait notamment fait un documentaire délibérément féministe « Sois belle et tais-toi ! »…
J’étais très amie avec Delphine Seyrig. Elle était très militante, très joyeuse et très intelligente. C’est ce que j’ai aimé dans le militantisme des femmes dans les années 1970. Tout se faisait dans une incroyable bonne humeur ! Nous chantions, les filles portaient des robes à fleur. Il y avait quelque chose de baroque ! L’ambiance s’est ensuite durcie parce que les problèmes étaient plus graves. On n’a pas envie de rigoler avec les femmes battues ou les mutilations… Dans ma vie, j’ai connu des femmes qui ont avorté dans des conditions atroces, j’ai connu des évolutions des mœurs chez les femmes et les hommes, dans la société. J’ai connu la guerre aussi, la Libération, des Allemands dans les rues de Paris. Là maintenant, avec le recul, les souvenirs s’apaisent, mais il y a eu des moments difficiles, des problèmes aussi pour financer mes films ou ceux de Jacques Demy… Il en a vraiment souffert sur la fin de sa vie. Surtout qu’il avait eu un tel succès avec Les Parapluies de Cherbourg, Peau d’Âne… Et un succès extraordinaire aux États-Unis. Jusqu’à Model Shop qui a été, lui, un insuccès. Et ça, ils ne pardonnent pas aux Amériques.

A côté de la ressortie de « Cléo » vous avez aussi une autre actualité : l’exposition « Triptyques atypiques » à la galerie Obadia où vous mettez notamment en scène la phrase de Lautréamont « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ». Est-ce qu’on peut y lire votre définition de la beauté, voire de votre cinéma ?
J’aime ce non-sens qui a du sens. Ma génération a été très marquée par le surréalisme. Mon exposition Triptyques atypiques étant basée sur le chiffre trois, j’ai pensé à cette citation de Lautréamont, très présente dans ma mémoire, qui réunit trois objets. Je me suis amusée à la figurer, car je voulais, à côté des photos et vidéos de l’exposition, habiter aussi l’espace de la galerie. On parle d’ailleurs « d’installation ». J’ai donc installé une table, une machine à coudre et un parapluie un peu déchiré. Qu’est-ce qu’on recherche les artistes ? Toutes les beautés justement et voilà une définition de la beauté. J’aime aussi beaucoup cette définition d’André Breton « La beauté sera convulsive ou ne sera pas ».

Agnès Varda : Beau comme...

Agnès Varda : Beau comme…

Quoi qu’il en soit, je recherche plutôt la réconciliation : du noir & blanc et de la couleur, des photos argentiques et du numérique, de mes jeunes années et de maintenant. Dans l’exposition, on trouve des photographies prises en 1950 et d’autre faites il y a deux mois. C’est à la fois une continuité de ma propre vie et un mélange qui me correspond bien. J’aime aussi mélanger la fixité de la photographie avec le mouvement de la vidéo. Devant une photo, on se pose mille questions : à quoi il pense ? Qui il est ? En faisant des volets vidéo à côté d’un portrait argentique, je nourris la réflexion, donne des réponses. La photo montre une jeune fille avec des cheveux dans le vent. À côté, les vidéos présentent des éoliennes, ces très beaux bijoux modernes, qui tournent sans s’arrêter.

Agnès Varda : Marie dans le vent

Agnès Varda : Marie dans le vent

 

Propos recueillis le 14 mars 2014. Retrouvez l’intégralité de l’interview sur www.critikat.com

« Cléo de 5 à 7 », ressortie en salles le 19 mars 2014.
« Triptyques atypiques », à la galerie Nathalie Obadia. Cloître Saint-Merri, Paris. Jusqu’au 5 avril 2014.