La cinquième édition de la Queer Week a donné lieu à plusieurs projections de courts métrages. L’un d’eux, « Pornation » du réalisateur Bruce, a attiré notre attention à cause de l’un de ses thèmes, le porno dans la culture gay, et de sa composition qui donne lieu à  un mashup réjouissant de vidéos pornographiques…

 

SM', le très séduisant héros de Pornation ne nous cache rien de son anatomie… ni de de sa culture gay Capture d'écran de Pornation

SM’, le très séduisant héros de Pornation ne nous cache rien de sa culture gay… ni de son anatomie pendant qu’il se masturbe…  
Capture d’écran de Pornation

Tout à la fois subtil et hardcore, Bruce témoigne de la place indéniable du porno dans la culture gay. La raison en a été expliquée dans plusieurs ouvrages dont celui de René-Paul Leraton, Gay Porn (H&O éditions – 2002).  Elle repose sur l’idée que même si les personnages gays sont de plus en plus présents dans les films et séries TV les plus populaires, c’est encore bien souvent dans les pornos que les jeunes homosexuels pourront voir des relations intimes et heureuses entre hommes. La découverte de ce « monde merveilleux », ainsi que la jouissance masturbatoire qui l’a accompagnée, donneront envie de passer du fantasme à une réalité tout aussi gay et conviviale. Cela passe nécessairement par une reconstruction de soi. Et les acteurs porno qui ont ouvert la voie feront figure de modèles d’une façon ou d’une autre : positions et pratiques sexuelles, virilisation du corps grâce à la musculation et aux tatouages, mode vestimentaire, etc. Clone (Alyson Publications Inc -2000), la biographie consacrée par Roger Emerson à Al Parker rappelle que cette porno star des années 1970-1980 avait servi de guide pour nombre de gays. Et que le terme de « clones » leur avait été attribué.

La culture gay ne se résume pas au porno. En insérant un extrait du Magicien d’Oz avec Judy Garland ou en recouvrant une porte de photos de Marilyn Monroe, Bruce rappelle le rôle tout aussi majeur des stars et divas féminines. Didier Eribon dans Réflexions sur la question  gay (Fayard – 1999) en donne l’explication : ces femmes, reines de la performance, aux amours bien souvent compliqués, ne sont pas objet de désir mais d’identification. Elles ont, pendant longtemps, été un moyen de vivre par procuration une émotion avec un homme.

Judy Garland dans le Magicien d'Oz. Sa route est recolorisée pour l'occasion en pink ! Et Marilyn Monroe, lascive  et démultipiée sur la porte d'entréé… Captures d'écran de Pornation

Judy Garland dans Le Magicien d’Oz. Sa route est recolorisée pour l’occasion en pink ! Et Marilyn Monroe, lascive et démultipiée sur la porte d’entrée…
Captures d’écran de Pornation

La culture gay est sœur de la subversion.  Elle se plait à épouser ce qui se joue de la normalité hétérosexuelle pour en montrer sa relativité et ses mensonges. Si le film Magicien d’Oz est si gay ce n’est pas seulement à cause de Judy Garland. Le film met ainsi en valeur Dorothy, une jeune héroïne forte et déterminée qui accepte tous ceux qui ne sont pas dans la norme, comme le lion efféminé ou les lilliputiens Munchkins.

Dans Pornation, est affichée la fameuse photo de Terry Richardson avec un Batman et un Robin qui s’embrassent. Cela fait écho à la diatribe anti-comics du psychiatre Fredric Wertham dans Seduction of the Innocent (1954) : Batman serait l’archétype du héros qui «  stimulerait les fantasmes homosexuels chez les enfants ». La subversion consiste ici à porter en étendard ce qui est ou fut reproché.

La statuette de la sainte vierge est manipulée de bas en haut tel un phallus qui prend la forme de François Sagat. L’idée que la virginité est aussi source de jouissance est communément vécue par tous ceux qui n’ont pratiqué que l’onanisme 🙂

Une pièce qui est à l'image de son propriètaire…  Capture d'écran de Pornation

Une pièce qui est à l’image de son propriètaire…
Capture d’écran de Pornation

Pratiquer la subversion invite à l’autodérision. Un sac Hello Kitty rose traîne sous le lit de SM’, le héros de Pornation. Son corps viril se fait courbes féminines lorsqu’il se trémousse sur le Single Ladies de Beyoncé. Et il est Narcisse lorsqu’il s’embrasse jusqu’à fusionner avec lui même.

Lorsqu’à la toute fin de Pornation, tout moite de sueur et sperme, SM’ ouvre la porte d’entrée qui vient de sonner et qu’il fait face à un homme – qu’on ne voit pas – mais qui se dit pompier d’une voix sensuelle et grave, on se dit que le fantasme se superpose à la réalité 🙂 Et Bruce  invite incidemment à se poser des questions sur l’influence du porno gay dans notre vie quotidienne…

Pornation est Pop Art. Bruce est un digne héritier d’Andy Warhol dont la photo de Joe Dallesandro, un des mannequins-acteurs de la Factory, est accrochée au mur. Dans Ma Philosophie de A à B et vice versa (Flammarion – 2007), Warhol déclarait adorer travailler sur les restes, recycler ce qui avaient été laissés pour compte. C’est ce que fait Bruce lorsqu’il mélange ses propres images avec celles filmées par d’autres et où l’on reconnaît, entre autres,  Jeff Stryker, Dred Scott, François Sagat et Fred Faurtin. Des acteurs iconiques pour un public gay. Mais ne nous leurrons pas : le cinéma pornographique est loin d’être encore considéré comme du vrai cinéma. Les stars du porno peinent encore a être considérée comme véritables stars par le grand public. La mort de Jean-Daniel Cadinot n’a bien souvent suscité ni article ni reportage dans les médias généralistes.  Et la presse people s’intéresse paradoxalement très peu aux acteurs porno…

Mashup ! De gauche à droite et de bas en haut : Jeff Styker, François Sagat, Dark Skin, Jenson Lomax, Un chant d'amour de Jean Genet et Dred Scott Captures d'écran de Pornation

Mashup ! De gauche à droite et de bas en haut : Jeff Styker, François Sagat, Dark Skin, Jenson Lomax, Un chant d’amour de Jean Genet et Dred Scott
Captures d’écran de Pornation

Outre le mashup, Bruce utilise les effets spéciaux d’une façon jubilatoire. En l’espèce, SM’ est sodomisé par Dred Scott puis par Boris de Citebeur !!! Imaginez le créateur d’un logiciel qui vous permettait en un clic de se voir s’ébattre avec ses acteurs X préférés. Ce serait le jackpot 🙂

Projeté dans d’autres festivals, en France et à l’étranger,  Pornation est l’œuvre d’un jeune réalisateur qui nous avait déjà impressionné avec son film de prévention pour Yagg. Bruce est résolument un artiste à suivre…