Changement de registre pour Christophe Honoré avec « Métamorphoses », son nouveau film qui sort aujourd’hui en salles. Le réalisateur des « Chansons d’amour » et des « Bien-aimés » qui s’est également illustré dernièrement au théâtre ou à l’opéra, transpose les mythes antique du poète Ovide dans la France d’aujourd’hui. Dans cette oeuvre aux inspirations hybrides -où la transsexualité est d’ailleurs un motif central, les chansons ont laissé place aux batifolages des dieux et mortels incarnés par de jeunes comédiens découverts spécialement pour l’occasion. Rencontre avec Christophe Honoré :

Pinktv.fr : Pourquoi cette relecture moderne des « Métamorphoses » d’Ovide ?
Christophe Honoré : Le film a pour personnage central Europe, une jeune fille désirée à la fois par l’Orient et par l’Occident, dont la beauté fascine tellement les Dieux qu’elle finit par croiser la route de Jupiter. Ce personnage me plaisait car il me permettait d’essayer de raviver dans une jeunesse française, a priori peu concernée par la mythologie greco-romaine, une partie de leur héritage méditerranéen. Je trouvais aussi intéressant de transposer de nos jours ces histoires de rencontres entre dieux et mortels qui sont à la fois merveilleuses et cruelles.

Est-ce que c’est une manière de prolonger avec les mythes antiques ce que vous aviez déjà amorcé avec « La Princesse de Clèves », texte fondateur du roman français dans « La Belle Personne » ?
Dans les deux cas, le but est de jouer avec la littérature. Je ne crois pas beaucoup à l’idée d’adaptation des classiques. Je préfère proposer une lecture contemporaine des textes, relire, depuis aujourd’hui, La Princesse de Clèves dans La Belle Personne ou, avec Métamorphoses, les mythes de Narcisse, d’Orphée, d’Europe.  Je n’ai pas la vocation de devenir un nouveau Lagarde et Michard du cinéma. Mais la littérature me donne une liberté que je n’ai pas toujours avec des scénarios originaux. Dans Métamorphoses, j’ai eu une envie de réinventer des formes nouvelles à travers des formes anciennes.

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En voyant « Métamorphoses », on pense évidemment à Pasolini. Est-ce qu’il a été une source d’inspiration ?
Ce qui est assez beau avec Pasolini, c’est qu’il fait partie des cinéastes stimulants, qui donnent envie de créer, à l’image de Godard, Fassbinder, Truffaut… Donc oui, j’y ai pensé. Pasolini avait cette volonté d’interroger la société et l’époque où il vivait à travers le passé. Ce sont des éclairages qui apportent souvent des vues inattendues sur le monde contemporain. De la même manière, Métamorphoses  interroge ce que veut dire aujourd’hui être confronté au divin, la notion de transgenre, ce qui est lié au désir et à l’abus… Cette littérature, avec ces multiples significations, est très vivace et très accordée à des questionnements actuels.

La plupart des acteurs font leur premier pas à l’écran. Comment les avez-vous trouvés ?
Principalement par du casting sauvage. L’équipe du casting et moi nous étions un peu comme Pan qui poursuit cette pauvre jeune fille… à la différence que nous n’avons pas couru après les gens en étant tout nu (rires). Mais ce n’était pas rien d’aller taper sur leurs épaules et de leur demander de passer un casting pour jouer un Dieu ou une bacchante…

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Et ça leur parlait ?
A certains oui… à d’autres pas du tout… Je pense, qu’au début, Amira Akili qui joue Europe m’a vraiment pris pour un satyre. Mais au fur et à mesure, elle a été très surprise et peut-être très touchée qu’ont ait de la considération pour elle. Je pense que c’est le genre de jeune fille qui s’imagine que personne ne peut se retourner sur elle dans la rue. D’avoir eu envie de la filmer pendant deux mois, c’était une manière de lui rendre une considération qui, par moments, pouvait lui manquer. Il y a aussi d’autres acteurs, comme Sébastien Hirel, le jeune homme qui joue Jupiter. Il est juriste à la base. Pour le tournage de sa première scène, il était tout nu dans l’herbe avec une génisse. Il était complètement paniqué. Il a même eu des bleus de crispation. Mais il s’est montré, en même temps, très docile. Généralement, une fois qu’ils ont dit oui, les amateurs ne se permettent pas de remettre en cause ce que vous faites. Dans l’ensemble, je pense que l’expérience du film a été une expérience heureuse pour eux et beaucoup ont espoir de refaire du cinéma derrière. Mais la démarche restait particulière. Je leur ai demandé d’incarner des personnages incroyables tout en les filmant pour eux-mêmes, sans les inviter à « faire l’acteur ». Le film rend compte de cela : une humanité d’aujourd’hui.

Est-ce que vous avez l’impression que les textes antiques sont plus décomplexés sur les questions liée à la sexualité, au genre… ?
Les dieux sont tous bisexuels. Jupiter, par exemple, n’a aucune tabou moral par rapport à sa sexualité. Personne ne doit lui résister… Je pense que ce n’est pas un hasard si Métamorphoses arrive après ce que l’on a pu entendre autour de la loi sur le mariage gay et tout le discours qui s’est déclenché ensuite sur les genres, comme quoi, hommes et femmes, nous sommes condamnés à vivre toute notre existence selon une forme archétypale qui renverrait à des modèles… Mon film dit, au contraire, de manière allégorique, que nous sommes constitués de métamorphoses successives. Elles peuvent passer par notre corps même, ou alors c’est notre intimité qui varie en fonction des rencontres ou des évènements. Nous ne sommes pas des lignes droites dans nos vies.

Comment avez-vous justement abordé la sexualité dans ce film ?
Je viens d’une génération de cinéastes qui avaient souvent une représentation assez douloureuse du corps. Regardez la manière dont les scènes d’amour étaient éclairées chez Chéreau ou chez Téchiné, avec ce côté « la chair est triste »… Dans Métamorphoses, la sexualité est assez joyeuse, décomplexée. Elle n’est jamais soulignée par une morale qui viendrait désigner le plaisir comme étant coupable ou le désir comme étant malvenu. J’espère que la nudité n’y est par mortifère. Je souhaitais être assez libre sans pour autant être voyeur. J’ai eu la chance de croiser des hommes et des femmes qui m’ont laissé les regarder nus, à peu près comme je le voulais, sans douter du regard que j’avais sur eux.

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Avec « Homme au bain » vous avez été l’un des premiers à confronter le porno gay au cinéma d’auteur. Est-ce que trouvez qu’il y a une plus grande ouverture aujourd’hui ?
Quand Catherine Breillat a fait Romance X, beaucoup avaient déjà dit « Ah, ça y est, voilà des cinéastes femmes qui regardent le corps des acteurs autrement »… Mais dans le fond, nous sommes tous confrontés à la question de l’érotisme et de la nudité au cinéma quelque soit l’histoire que l’on raconte. Je ne théorise pas vraiment ces choses là… Dans « Homme au Bain », je confrontais François Sagat, qui a l’habitude de faire des performances sexuelles devant l’écran, à des acteurs qui eux, n’avaient pas forcément cette aptitude mais avaient suffisamment de liberté pour trouver amusant de jouer une scène nu avec lui…

Au milieu du film Jupiter dit « J’aimerais être une femme car je suis jaloux de tes orgasmes »… Que vous évoque cette réplique ?
Ce qui est assez amusant c’est que cette réplique pourrait s’appliquer aussi dans une relation homosexuelle. On peut être jaloux des orgasmes de la personne que l’on a en face.

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Mais dans le cadre d’un couple homo, l’orgasme de l’autre est plus facile à se figurer, non ?
Je ne suis pas sûr. Vous savez, il y a des gens qui savent mettre en scène leur plaisir. Vous voyez certaines personnes trois, quatre fois. Vous n’aviez pas l’impression de leur avoir fait beaucoup d’effet. Cinq ans après vous les revoyez et ils vous avouent n’avoir jamais pris autant de plaisir qu’avec vous. On est complètement abasourdi. On se dit «  Bah fallait le dire et le montrer un peu » (rires). Le plaisir de l’autre est toujours une inconnue. Alors, effectivement, qui plus est quand il s’agit d’un homme envers une femme. Mais attention, dans le film, Junon met aussi en avant la vanité de l’homme hétérosexuel qui s’imagine que le plaisir de la femme est plus grand car l’homme en est la source et que la femme ne serait pas capable de procurer un aussi grand plaisir. Si on pousse jusqu’au bout la logique de Jupiter, quand il dit qu’il aimerait bien être à la place de la femme, c’est surtout qu’il aimerait bien que quelqu’un comme Jupiter s’occupe de lui et lui procure énormément de plaisir. La logique de Jupiter est du pur narcissisme.

Parmi les écrivains contemporains, quels sont ceux qui pourraient faire partie de votre mythologie ? Est-ce que vous êtes sensible, par exemple, à un écrivain comme Edouard Louis ?
Concernant Edouard Louis, c’est un peu difficile de juger. L’univers d’un écrivain ne s’impose pas, comme celui d’un cinéaste, sur une seule œuvre… Donc je ne ressens ni de connexions ni de déconnexions avec lui.. Je parlerais plutôt de Rachid O. à qui, j’ai d’ailleurs donné le rôle de Tiresias dans Métamorphoses. Il a publié son premier roman à peu près en même temps que moi, au milieu des années 1990, et j’ai continué à le suivre depuis. Son dernier roman Analphabètes est paru l’an passé. C’est un livre vraiment incroyable et je me sens énormément d’affinité avec lui, dans sa façon de choisir la douceur et l’innocence avec obstination, sans simplicité ni légèreté. J’aime aussi beaucoup sa loyauté envers le lecteur. Il ne cherche jamais à imposer une forme avec cette volonté de recevoir « des bons points ». La grande différence, d’ailleurs, avec Edouard Louis -mais encore une fois il n’a écrit qu’un livre-, c’est qu’ Eddie Bellegueule a quelque chose de plaintif. Or c’est l’inverse absolu de la position d’écrivain de Rachid O. pour qui il ne faut jamais se plaindre, quelque soit ce qu’on a vécu. Mais peut-être que j’appartiens plus à cette génération qui refuse de se plaindre dans les fictions. Ce qui est normal. Nous sommes arrivés après les Hervé Guibert, après le Sida… et venir se plaindre avec nos histoires d’homosexualité plus ou moins bien vécues aurait été obscène ! Alors que je comprends très bien que des gens de la génération d’Edouard Louis, qui ont vingt ans aujourd’hui, peuvent revenir un peu plus sur le ton plaintif car leurs ainés ne sont plus Guibert, Koltès ou ces gens-là !

 

 

Métamorphoses, de Christophe Honoré
Sortie le 03 septembre 2014

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