Film choc sur un rituel sud-africain de passage à l’âge adulte, « Les Initiés » sort demain en salles. Rencontre avec son réalisateur John Trengove.

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Pinktv.FR : D’où vous est venue l’idée de faire un film sur le rituel Ukwaluka ? 
John Trengove : Le projet est né en réaction à ce qui se passait en Afrique. L’Ouganda venait d’imposer la peine de mort pour les gays, il y a eu plusieurs déclarations disant que l’homosexualité était contraire à la culture africaine. Dès lors, je trouvais intéressant de confronter  désir homosexuel et  tradition. Pourquoi plus particulièrement le rituel Ukwaluka ? J’ai beaucoup discuté avec Batana Vundla, l’un des co-producteurs, réalisateur gay comme moi et qui a lui-même un rapport compliqué avec ses origines. A travers ce rituel de passage à l’âge adulte qui se déroule dans un environnement clos et masculin, nous trouvions qu’il y avait matière à interroger le sens même de la masculinité. Et surtout questionner ce que cela implique quand un homme désire un autre homme dans un tel environnement.

Comment s’est passé le travail de documentation ?
J’ai beaucoup lu. J’ai recueilli plus de cent témoignages jusqu’au casting. Des hommes, gays, hétéros, urbains, ruraux, qui sont tous passés par le rituel. Une fois en confiance, ils étaient en général désireux de partager leur histoire. Les expériences sont très variées. Pour certains, il s’agit du moment le plus marquant de leur vie. Pour d’autres, le rituel est plus problématique. J’ai cherché à montrer dans le film cette complexité et ces différents point de vue. Je ne voulais pas condamner ni enjôler le rituel.

Est-ce que vous avez tout de suite pensé à en faire une fiction ?
Un documentaire aurait été compliqué à faire. Ce qui m’intéressait n’était pas tant de faire un film sur l’initiation en elle-même – qui reste quelque chose de secret en Afrique du Sud,  que de chercher à montrer les histoires souterraines, celles qui se passent en arrière-plan. On ne peut pas faire cela dans un documentaire. Seule la fiction permet d’imaginer ces interactions invisibles et de leur donner vie.

Comment avez-vous choisi les acteurs ?
Les acteurs sont très proches de leurs personnages. Je ne leur ai pas demandé de jouer quelque chose de nouveau pour eux. Hormis un ou deux acteurs, tous sont passés par le rituel. La seule exception est Niza Jay Ncoyini qui joue Kwanda,l’initié. Ce dernier a choisi, de son propre chef, de ne pas faire le rituel. Cela m’intéressait d’autant plus que son personnage se confronte justement aux règles et met en péril la tradition. Il symbolise l’Occident. Il s’est installé dans une ville et a perdu pied avec sa culture traditionnelle. Que peut-on attendre d’un homme qui a abandonné sa culture sinon qu’il soit gay ? En quelque sorte, Les Initiés  pousse à l’extrême cette logique absurde et imagine que Kwanda est un « agent » de l’homosexualité qui pénètre cette organisation traditionnelle.

Entre le maître et l’initié, ce sont aussi deux générations qui se font face et qui appréhendent différemment leur homosexualité
Ce n’est pas qu’une question d’opposition entre ancienne et nouvelle génération mais aussi entre urbains et ruraux. L’initié vient de Johannesburg. Il est d’une génération où il est plus accepté d’être ouvertement gay et où l’on peut sortir de la norme. Il a une position privilégiée qui lui permet d’être ce qu’il est. Pour Xolani, le maître, c’est impossible d’envisager d’être gay, du fait de ses origines, de son éducation, de son environnement social. Il ne peut pas partir pour changer de vie, trouver un autre travail. Quand on a été élevé dans une culture qui renie une part importante de son identité, la situation est très différente. Je ne prétends pas dire que je sais ce que c’est ou que je comprends totalement le personnage. Beaucoup de spectateurs me demandent pourquoi j’ai choisi une fin tragique. Pour moi, c’était une manière de mettre à distance le spectateur de Xolani. Il fait un choix extrême, ce n’est pas le choix que vous auriez forcément aimé qu’il fasse mais c’est justement là le sujet. On doit interroger nos propres présupposés.

Le film est d’autant plus fort que l’on avait une image plutôt ouverte de l’Afrique du Sud vis-vis des droits LGBT…
Oui, en Afrique du Sud, la Constitution est très libérale. Quand on fait partie de la classe moyenne ou supérieure, on est plutôt des privilégiés. On peut se marier, adopter des enfants. Mais dès que l’on considère les classes les plus pauvres ou des communautés traditionnelles, la situation est très différente. On assiste à des actes de violence homophobes. Les autorités ferment les yeux. Il est très difficile de vivre ouvertement son homosexualité dans certaines parties du pays.

En tant que réalisateur blanc, n’aviez-vous pas peur qu’on remette en cause votre légitimité à parler de ce sujet ? 
Je ne peux pas dire que j’étais dans une position confortable. J’ai d’ailleurs beaucoup hésité avant de faire le film. Quoi qu’il en soit, il me fallait dépasser un certains nombre d’idées préconçues et manichéennes sur ce qui est bien ou mal. A travers le jeune initié de Johannesburg, je voulais justement montrer les dangers d’avoir des préjugés sur un monde que l’on ne connaît pas. Le personnage véhicule aussi une bonne partie de mes idées libérales. En ce qui concerne le tournage, il était important de m’entourer de collaborateurs talentueux, dignes de confiance pour leur offrir un espace dans lequel ils puissent exprimer leurs idées.  Je savais que je devrais renoncer à tout contrôler et ne pourrais pas diriger l’équipe comme je le faisais normalement. Je devais m’autoriser à laisser les choses arriver. C’était un processus difficile mais nécessaire.

Est-ce que ce film a fait évoluer l’approche de votre propre identité ?
Je me considère comme gay et c’est une part indissociable de mon identité. Dans le film, au contraire, on voit des personnes qui envisagent les choses différemment, qui sont capables de compartimenter. D’ailleurs, on n’utilise jamais le mot « gay »… Par exemple, Vija est un homme traditionnel hétérosexuel qui a des relations sexuelles avec son meilleur ami. Pour lui, il n’y a pas de conflit. C’est juste une autre façon d’envisager les choses. C’est l’initié, quand il arrive, qui veut catégoriser les choses en se basant sur ses préconceptions.

Difficile aussi de ne pas penser au tout juste oscarisé « Moonlight » qui questionne, de son côté, la construction de la masculinité dans la communauté afro-américaine…
Jusqu’à très récemment, il était inconcevable qu’un long métrage explorant la sexualité des hommes noirs soit produit et rencontre un succès public. Moonlight est arrivé et a montré que c’était possible. Certes, le film est très différent des Initiés mais si on regarde d’un point de vue purement commercial, le succès d’un tel film est forcément bénéfique pour nous.

Comment le film a-t-il été perçu en Afrique du Sud ?
Les Initiés n’est pas encore sorti là-bas mais les gens sont au courant de l’existence du film.  Il y a déjà eu des réactions, parfois très fortes car le film renvoie à deux tabous : le rituel Ukwaluka et la question du désir sexuel. On a été critiqué mais on a reçu aussi beaucoup de témoignages de personnes heureuses qu’un dialogue puisse s’ouvrir sur ce sujet. Mais je ne cherche pas spécialement à diriger ce débat. Maintenant que le film existe, c’est aux autres d’exprimer ce qu’ils ont ressenti.

« Les Initiés », un film de John Trengove
Sortie en salles le 19 avril 2017

 

 

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