S’il y a un film à voir à partir de mercredi prochain, c’est bien « Théo & Hugo dans le même bateau », le nouveau Ducastel & Martineau. Le tandem à l’origine de « Jeanne et le garçon formidable », « Ma Vraie vie à Rouen » ou plus récemment de « L’Arbre et la forêt » nous revient avec un film aussi poétique que charnel où le sexe se montre sans fard mais surtout où l’innamoramento se livre en temps réel dans toute sa fragilité (et sa beauté) sous les réverbères d’un Paris nocturne où semble planer l’âme d’Orphée. PinkTV.fr s’est entretenu avec les deux réalisateurs ! [Attention spoilers 🙂 ]

PinkTV.fr : Comment est né un projet aussi fou que « Théo & Hugo dans le même bateau » ? Je dis fou car il fallait oser faire naître l’une des plus histoires d’amour de ce début d’année… dans une backroom !
Jacques Martineau : D’une certaine façon, le système nous a un peu acculés là. Ayant eu du mal à financer nos derniers films, nous avons souhaité sortir du système et proposer un film qui puisse se faire sans argent. Mais pour cela, il fallait trouver une histoire qui le justifie.

Olivier Ducastel : Beaucoup de nos projets commencent par la rêverie d’un film que nous aurions envie de voir. Et depuis longtemps, nous voulions faire un projet autour de la sexualité, pour comprendre, aussi, pourquoi il est si difficile de représenter le sexe à l’écran.  Et puis c’est venu aussi de L’Impact [NDLR : backroom naturiste où a été tourné le début du film]. Quand je voyais deux garçons se rencontrer là-bas, il m’arrivait souvent de me demander et d’imaginer ce qu’il allait se passer après.

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Jacques Martineau & Olivier Ducastel

Quand les spectateurs qui ont vu le film se sont rencontrés dans une backroom, ils s’empressent de venir nous le dire.

Il est vrai que le film joue beaucoup avec le fantasme que tous les gays peuvent avoir de rencontrer le grand amour dans un sex-club !
J.M.: Bah oui, on a eu plein de témoignages.

O.D. : Quand les spectateurs qui ont vu le film se sont rencontrés dans une backroom, ils s’empressent de venir nous le dire.

J.M : Après je ne sais pas, j’imagine qu’il y a des gens qui sont capables d’envisager la consommation sexuelle sans sentiment. Moi j’ai du mal. Même sans rechercher le grand amour, il faut au moins qu’il se passe un truc.

Juste avant, vous aviez fait un court métrage de prévention (resté inédit) pour Yagg.com et l’INPES où vous filmiez déjà le sexe de manière frontale. Est-ce que ce court a pu servir de déclencheur pour l’écriture de « Théo & Hugo » ? 
J.M: Sans aucun doute et même de constater un certain nombre de difficultés : erreurs de casting, mise en scène… C’est évident que c’est parti de là. Au fond l’embryon de l’histoire est un peu lié à ce court métrage.

Quand vous dites erreurs de casting, c’était le fait d’avoir choisi deux porno stars (Kameron Frost et Mike Tiger) et non de vrais acteurs ? 
J.M : Oui, en partie…

OD : Mais le projet de Yagg était très particulier. Il n’y avait pas tellement d’argent ni de quoi organiser un casting. Nous n’avions pas choisi les acteurs ni même pu faire d’essais.  Il se trouve qu’il y avait un acteur qui était plutôt habile avec la comédie et l’autre moins. Déjà c’était compliqué. En même temps, tu es très négatif. Bien sûr il y avait des choses qui n’ont pas aussi bien fonctionné que nous l’aurions voulu mais nous avons été quand même surpris de voir que l’on pouvait être à l’aise avec les acteurs sur tout ce qui concernait la sexualité. Surtout que dans ce court de prévention, il y avait des pénétrations anales, des inserts pour bien montrer l’usage du préservatif…. On appelait un chat un chat mais au fond, c’était un tournage comme un autre. Nous avons réalisé que l’important était de trouver les bons partenaires de travail avec qui l’on pouvait parler sans réserve.

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Est-ce qu’il a été facile de trouver les deux rôles principaux de « Théo & Hugo » ?
O.D.: Le pire, c’est que l’on est obligé de dire oui !

J.M. : On a été aidé par Simon Frenay, un jeune garçon de trente ans. Ça a sûrement facilité les choses qu’il soit jeune, car rencontrer des « papys » en première instance… (rires). De toute façon, ce n’est jamais bon de rencontrer les réalisateurs en premier. Simon a passé une annonce sur internet. Il a eu pas mal de candidatures qu’il a écrémées au téléphone en cernant la motivation des acteurs. Car ceux qui répondaient « oui, mais je n’embrasse pas », c’était mal barré ! J’ai ensuite écrit un passage spécialement pour le casting avec un baiser pour voir si les comédiens étaient capables de se jeter dedans, une scène de sexe et une dispute. Il se trouve que François Nambot et Geoffrey Couët ont été castés en même temps. Et on a tout de suite vu « un couple ».

O.D.: Ils ne se connaissaient pas avant les essais, mais il y avait déjà une telle attention de l’un vis-à-vis de l’autre, une sensualité, une écoute, une intelligence, une générosité… J’aime bien l’idée du coup de foudre et nous nous sommes dits : voyons d’abord ces deux là, faisons-leur lire le scénario et, si nous sommes séduits, pourquoi nous compliquer la vie. Pendant la préparation, nous avons aussi beaucoup parlé avec eux des difficultés qu’ils pourraient rencontrer après la sortie du film mais aussi des opportunités que cela pourrait leur donner. Nous avons toujours été dans un rapport très transparent. Il fallait qu’il y ait de la confiance entre nous et que l’on conserve cette confiance pendant le tournage.

Tout le parcours de Hugo est construit sur l’idée que, pour une fois, le garçon qu’il vient de rencontrer ne va pas le rejeter.

La réussite du film tient à l’équilibre entre les deux personnages qui sont aussi différents que complémentaires.
J.M : Ce contraste entre les deux personnages était très important pour l’histoire. D’un côté, il y a Hugo, un garçon peu plus âgé, clairvoyant face au désir, qui ne voit aucune raison de ne pas tenter l’aventure. Et de l’autre, Théo, qui a très peur. D’ailleurs le rapport de force s’inverse au cours de film. Au début, dans la backroom, c’est Théo qui fait le premier pas. Mais une fois dehors, quand il voit que l’autre s’attache, il commence à avoir la trouille.

OD : J’ai pas mal parlé avec François Nambot du rapport particulier qu’Hugo, son personnage, pouvait avoir avec le romantisme et le désir du fait de sa séropositivité. C’était très abstrait pour lui et il a vraiment fallu que je lui explique le sentiment de rejet très fréquent que l’on a quand on est séropo. Au moment du coup de foudre à L’Impact, Hugo  sait qu’il a une chance à saisir. Tout le parcours du personnage est construit là-dessus, sur l’idée que, pour une fois, le garçon qu’il vient de rencontrer ne va pas le rejeter.

theo et hugo dans le meme bateau ducastel et martineau

Le morceau de bravoure du film est sans aucun doute cette ouverture de 20 minutes à « L’Impact » avec des scènes de sexe non simulées. Comment avez-vous préparé le tournage ?
J.M : C’était un plan quinquennal ! La scène a été intégralement écrite et on a énormément travaillé en amont sur le découpage de l’espace, les déplacements. Tout a été pensé comme une chorégraphie. Les mouvements sexuels ont été répétés, la manière dont les acteurs devaient se retourner, les appuis…  Du coup tout était parfaitement raccord entre ce que nous avons tourné à L’Impact et la partie plus fantasmée qui a été faite en studio.

La partie fantasmée, avec cette dilatation de l’espace, fait d’ailleurs beaucoup penser à la rencontre entre Tony et Maria dans « West Side Story » !
J.M. : C’est drôle. Je n’y avais pas pensé même si nous aimons beaucoup le film. Il s’agit peut-être d’une référence inconsciente. Wahoo ! West Side Story en backroom ! Je suis pour !

Wahoo ! West Side Story en backroom ! Je suis pour !

D’autres réalisateurs ont déjà expérimenté le sexe explicite. Est-ce que vous aviez des films en référence comme « I Want Your Love » ou « L’Inconnu du Lac » ?
OD: Pour moi, le film fondateur reste Intimité de Patrice Chéreau. Quand je l’ai vu, j’ai vraiment eu l’impression qu’un pas avait été fait. La sexualité des personnages y était filmée comme les autres scènes du film. Et je trouvais amusant que le réalisateur de L’Homme blessé ait cette approche tout en choisissant une histoire hétérosexuelle. Concernant la sexualité gay à proprement parler, le film Week-end de Andrew Haigh a beaucoup compté pour nous. L’histoire se passe le temps d’un week-end ce qui faisait écho à nos premières versions du scénario. Mais ce film reste beaucoup plus dans la romance amoureuse, on ne voit rien de la sexualité et puis ça ne finit pas très bien d’après moi. I Want Your Love de Travis Mathews, je suis le seul à l’avoir vu et le film était, à mes yeux, l’inverse de ce que l’on souhaitait faire. Les scènes de fiction et de sexe étaient juxtaposées sans jamais vraiment se rejoindre. Le porno était très porno et le reste un peu plat. Ensuite, quand L’Inconnu du lac est sorti, on a eu très peur pour notre projet. On s’est dit : c’est mort pour nous. Mais en fait, le film de Guiraudie a été très important à partir du moment où l’on s’est demandé ce que l’on ferait différemment : ne pas utiliser de doublures, tout faire avec les acteurs quitte à moins montrer, ne pas avoir à organiser des raccords sur des gros plans…

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« Théo & Hugo » est un peu une version nocturne et rive droite de « Cléo de 5 à 7 ». À quel moment l’envie de faire un film en temps réel s’est-elle imposée ?
J.M : Le projet a connu de nombreuses versions mais ce qui était clair, dès le début, c’est que j’avais envie de coller au plus près des personnages. Dans la première version, l’histoire se passait en une nuit. Il y avait une ellipse de trois heures quand les personnages dormaient mais tout le reste était en temps réel. L’autre version s’étalait sur vingt-huit jours, avec quatre weekends filmés eux-aussi en temps réel. Puis, nous sommes arrivés à cette version concentrée d’une heure trente. Je me rappelle très bien que, quand j’ai commencé à écrire, arrivé au premier raccord, j’ai suivi le personnage. Je ne voulais pas le lâcher. C’était très intime. La référence à Cléo de 5 à 7 n’est arrivée qu’après.

Est-ce que « Théo & Hugo » a aussi été fait en réaction à une communauté gay (notamment chez les jeunes) de plus en plus déresponsabilisée vis-à-vis de la prévention ?
J.M : Nous savons très bien que les jeunes sont moins vigilants. D’ailleurs, le court-métrage pour Yagg portait là-dessus. J’ai aussi été de nombreuses années militant à Act Up. Je pensais que le discours était facile : on met une capote et c’est simple. Mais la réalité est plus compliquée et il est utile d’en parler. Montrer que des accidents peuvent arriver, que ce n’est ni volontaire ni du bareback mais qu’après il faut savoir quoi faire et que derrière ce n’est pas la fin du monde.

D’où cette approche presque documentaire de la scène à l’hôpital, quand est prescrit le traitement post-exposition ? 
O.D.: J’ai toujours aimé qu’il y ait des trouées documentaires dans les films, à l’image des maquettes de bateaux dans L’Homme qui aimait les femmes. J’enseigne aussi à la FEMIS où l’on insiste beaucoup auprès des jeunes réalisateurs pour que leurs histoires, même celles avec beaucoup d’imagination, naissent du réel. Et à force de le marteler, on finit aussi par se le dire nous-mêmes (rires). Nous avions aussi vraiment envie que ce moment sur la prise de risque et comment y remédier soit traité de la manière la plus documentaire possible. Nous avons tourné avec une vraie femme médecin. Nous avions un canevas d’impro qui a été affiné avec elle. La scène a été tournée très vite. Étonnamment, elle était très détendue. Je pense qu’elle a dû se dire que l’on faisait des plans sur elle pour être sympas et qu’elle serait très peu à l’écran, que l’on verrait surtout les garçons.

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A l’époque de Jeanne et le garçon formidable, il aurait semblé complètement impossible de finir un film avec un séropo par un happy end. Aujourd’hui, c’est possible !

20 ans séparent ce film de votre premier long-métrage. Peut-on voir « Théo et Hugo » comme une version solaire de « Jeanne et le garçon formidable » ?
J.M : On s’est dit cela a posteriori, une fois le film fini. Le point de départ des deux films est proche mais Théo et Hugo part effectivement vers quelque chose de plus optimiste même si la route ne sera pas simple.

OD : A l’époque de Jeanne, il aurait semblé éthiquement inacceptable et complètement impossible de finir un film avec un séropo par un happy end. Aujourd’hui, c’est possible. Les deux films enregistrent avec vingt ans d’écart l’évolution du Sida, du rapport à la maladie et à l’avenir.

J.M: Pourtant quand on a fait Jeanne, les trithérapies existaient déjà, donc envisager un avenir commençait à être possible dans la vraie vie. Mais il me semblait important de réaliser d’abord Jeanne avant de raconter d’autres histoires. Faisons d’abord pleurer les gens et après on leur expliquera qu’il est possible de vivre avec le virus. En tout cas, à l’époque, on se disait qu’il fallait que les gens continuent à avoir encore un peu peur.

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« Jeanne et le garçon formidable » prend encore plus de sens depuis qu’Agnès Varda a révélé que Jacques Demy était mort du Sida. Est-ce que c’était déjà en arrière-plan au moment où vous tourniez ce film ?
J.M : Cela a même été un interdit pour nous. On ne devait pas faire le film avec Mathieu Demy. C’est le producteur, quand nous avions des problèmes de casting, qui nous a dit que l’on devrait quand même le rencontrer. Nous lui avons répondu « Jamais de la vie. Son père est mort du Sida. On ne peut pas lui proposer ce rôle là, où alors il faut que tout soit vraiment clair entre nous ». Le producteur a organisé une rencontre. Mathieu nous a dit que sa mère l’avait informé, peu de temps avant, de la maladie de son père et qu’il avait envie de faire le film pour cette raison.  Et là, on a dit : d’accord.

OD : Nous avions quand même très peur, au moment de la sortie, que les journalistes posent des questions car c’était un secret de Polichinelle.  Mathieu était prêt à répondre si quelqu’un lui avait posé la question de façon frontale.  Mais à l’époque, les choses restaient compliquées. La mère de Jacques Demy vivait encore. Demy ne voulait pas qu’elle soit au courant et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’Agnès Varda a gardé le secret.

Juste après avoir reçu le Teddy du public au festival de Berlin, « Théo & Hugo » a été présenté au festival international de cinéma de Guadalajara où il a été récompensé par le Premio Maguey (l’équivalent de la Queer Palm). A cette occasion, les programmateurs ont décidé de projeter le film en plein air, ce qui n’a pas plu à tout le monde…
J.M : Cette histoire m’a fait beaucoup rire. Quand ils m’ont dit qu’ils voulaient projeter le film en plein air, je leur ai répondu qu’ils étaient de grands malades ! Mais il ne s’est rien passé de grave…

OD : Quelqu’un a quand même essayé d’arrêter la projection !

J.M : Oui, et les flics sont venus. Mais c’était très bien aussi car cela a permis au festival, au jury, de faire des déclarations et de créer un peu de bruit dans la presse mexicaine. C’est un pays où la légalisation du couple gay reste en discussion. [NDRL : Aujourd’hui, même si le mariage gay est reconnu dans tout le pays, seulement 6 Etats du Mexique célèbrent des unions entre personnes du même sexe]. Si notre film peut aider à ouvrir le débat, c’est bien.

Etes-vous confiants pour la sortie française de « Théo & Hugo » ?
OD : J’ai toujours pensé que nos films allaient très bien marcher en rapport avec leur économie et j’ai toujours été déçu. Crustacés et Coquillages, par exemple, j’étais persuadé qu’il ferait beaucoup plus d’entrées… Donc c’est vrai que je préfère ne rien attendre. La seule chose que je sais, c’est que l’on a un distributeur très battant et organisé qui met toutes les chances de notre côté.

« Théo & Hugo dans le même bateau », un film de Olivier Ducastel et Jacques Martineau
Avec François Nambot et Geoffrey Couët

Sortie en salles le 27 avril 2016

 

 

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