Sur les écrans ce mercredi, « Dream Boat » nous entraîne dans la folie de « The Cruise », la croisière gay annuelle initiée par La Démence. Le temps d’une semaine, le réalisateur Tristan Melewski a suivi cinq passagers pour qui cet événement est l’occasion de s’assumer tels qu’ils sont, pour certains même de vivre une homosexualité réprimée dans leur pays d’origine. Mais derrière ces bancs de garçons sexy et ses images léchées, « Dream Boat » distille surtout une certaine mélancolie où la solitude, le handicap, les discriminations, l’homophobie trouvent un exutoire dans un bateau bulle où tous les rêves et espoirs sont possibles. Rencontre avec le réalisateur Tristan Ferland Milewski.

Tristan Ferland Milewski

PinkTV.FR : Pourquoi avoir choisi de faire un documentaire sur une croisière gay ?
Tristan Ferland Milewski : Une croisière gay offre un environnement riche que l’on peut appréhender de diverses façons. Les gens viennent ici avec beaucoup d’attentes et de rêves. C’est un bon point de départ pour un film. On est comme sur une île séparée du reste du monde, dans un microcosme qui a certes ses propres codes et règles mais qui permet d’aborder des sujets qui nous concernent tous, que l’on soit gay ou hétéro. Bien sûr, il y a aussi la face sombre. Car même au sein de notre propre communauté, on voit apparaître de nouvelles « normes » et discriminations. Mais tant qu’il y a encore des pays où les LGBTQI sont discriminés, on a besoin d’espaces pour se sentir libres d’être nous-mêmes.  Quand on regarde le monde d’aujourd’hui, avec la montée des partis d’extrême droite, tout reste fragile. Il faut rester très vigilants !

A-t-il été facile de convaincre les organisateurs de The Cruise de venir tourner ?
Même s’ il y a d’autres grosses croisières gay, notamment aux Etats-Unis avec Atlantis, j’aimais l’idée de tourner sur un événement européen. J’ai d’abord contacté Thierry, l’organisateur de la Démence et de la croisière The Cruise. Il est régulièrement sollicité et il a fallu le convaincre que je ne cherchais pas à faire un reportage sensationnel, que mon approche était artistique, poétique et avec du fond. Je suis allé une première fois sur la croisière en 2015 avec une petite équipe technique afin de faire un repérage et de m’imprégner de l’ambiance. C’est d’ailleurs à ce moment que j’ai rencontré deux des futurs protagonistes du film.  Le gros du tournage s’est réalisé l’année d’après. Entre temps, je me suis mis en contact avec les futurs passagers sur le groupe Facebook de la croisière. J’ai pu leur parler de mon projet qui a été très bien accueilli. Bien entendu, je leur laissais le choix d’apparaître ou non. Pendant la croisière, nos caméras étaient très visibles. Je ne voulais pas que l’on donne l’impression de voler des images.

Comment avez-vous choisi les cinq protagonistes ?
Je voulais qu’il y ait, pour chacun des protagonistes principaux, comme une urgence, une nécessité d’être sur cette croisière. Il fallait aussi qu’ils soient de parcours, d’âge, de religion différents. Au gré de nombreuses recherches et conversations, ils ont émergé tels cinq diamants. J’ai créé des liens très forts avec eux. Nous sommes toujours en contact. Pour tous, le documentaire a été un voyage émotionnel très intense qui leur a permis de s’émanciper. Le film parle de la solitude, de se mettre sur le marché pour être accepté avec tout le vide que cela peut engendrer. Mais je voulais aussi montrer l’amour profond, à l’image de ces très beaux couples formés par Ramzi et Lionel ou  par Philippe et Denis. Leurs histoires m’ont beaucoup touchées. Je pense aussi à Dipankar qui renait tel Phoenix à la fin du film et qui a ensuite voulu faire son coming out auprès de ses proches… Il y a des centaines d’histoires à raconter sur une croisière. C’est d’ailleurs ce que j’ai voulu montrer en filmant ces rangées de garçons sous un ciel très bleu avec, en voix off, des bouts de témoignages à la manière d’un chœur grec.

Les passagers que vous suivez vont, pour certains, à l’encontre des stéréotypes du gay clubbeur et musclé que l’on associe spontanément à ce type d’événement.  Vous aimez détourner les clichés, non ?
En tant que réalisateur, j’aime questionner les clichés pour voir ce qu’il y a derrière. Dans le fond, « Dream Boat » montre avant tout des quêtes universelles d’identité et d’amour. On n’y voit pas seulement  des garçons qui passent leur temps à s’amuser ou à exhiber leurs muscles. J’aime lire entre les lignes et partir à la recherche de moments plus fragiles et sincères.

Il en est de même avec l’esthétique qui tranche avec la sobriété que l’on a l’habitude de voir dans les documentaires..
C’est un bateau plein de rêves… et de désillusions aussi. Donc je voulais recréer, par les images et la musique, cette impression de conte de fées. Je souhaitais aussi m’attaquer aux règles du genre documentaire pour dire que l’authenticité ne vient pas nécessairement d’une image brute et dénuée de tout esthétisme. Pour ce film, j’ai été un peu influencé par ce courant du cinéma queer qui montre les choses de manière parfois outrancière et pompeuse. Ou encore par la pop culture très colorée.  La musique de « Dream Boat » a été composée spécialement pour le film par « My Name is Claude » qui est aussi mon mari. C’est notre première collaboration artistique ensemble et ça c’est vraiment très bien passé. Nous nous sommes tout de suite compris.

En arrière plan, il y a aussi l’équipage plus habitué à des croisières hétéro. Comment se mêlent-ils à cette croisière quasi exclusivement gay ?
En effet, beaucoup des membres de l’équipage sont employés par la compagnie du bateau. Ils ont l’habitude d’un public plus familial qui à tendance à pinailler pour des détails. Du coup, ils disent que The Cruise est la meilleure semaine et qu’ils s’amusent vraiment avec les passagers !

J’imagine que vous avez dû être très content que « Dream boat » soit sélectionné à la Berlinale, dans la section Panorama ?
C’était merveilleux. On a envoyé le film aux sélectionneurs dans une version non définitive. On se demandait s’ils pourraient imaginer le film en devenir. Quand la sélection officielle a été annoncée, on était forcément ravis mais on a dû se dépêcher de finir la post production. Avant la première projection publique, on est encore dans une bulle. C’est difficile d’avoir la distance nécessaire pour savoir comment le film va être reçu. Et on a été très bien accueillis par un public pourtant très hétérogène !

« Dream Boat », un documentaire de TRISTAN FERLAND MILEWSKI
Sortie en salles le 28 juin 2017
Paris – Mk2 Beaubourg
Aix-en-Provence – Mazarin
Rennes – Arvor
Lyon – Opéra
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