La magie du cinéma ne tient pas seulement au film en lui-même mais à la communion qui se crée dans la salle. Le biopic « Tom of Finland » , qui sort aujourd’hui en salle, délivre un si beau et passionnant portrait de l’artiste que les spectateurs ne peuvent qu’applaudir au final. Le réalisateur Dome Karukoski a réussi le pari – loin d’être gagné d’avance – de faire un film qui satisfait autant un public averti que le grand public (qui se verra sensibilisé au passage aux méfaits de l’homophobie). Pas de  scènes de sexe ou de mecs en cuir qui exhibent leur virilité. Les seuls actes explicites sont ceux qu’on voit subrepticement à travers plusieurs dessins iconiques de Touko Valio Laaksonen, alias Tom of Finland (8 mai 1920 – 7 novembre 1991).  Certains pourront être déstabilisés par cette forme classique. Mais très vite, ils seront rattrapés par la justesse du portrait intime de ce créateur atypique qui a accompagné les débuts de la visibilité gay et généré ses premiers stéréotypes. Revoici la bande-annonce…

Profitons de la sortie du film pour revenir sur le rôle que Tom of Finland a eu dans ce que les journalistes et biographes appellent « la revalorisation de l’image que les homosexuels avaient d’eux-mêmes ». En fusionnant l’idéal du corps masculin à l’idéal gay, Tom fut en effet un avant-gardiste. Ses pornutopies faites de baiseurs beaux, athlétiques, versatiles et joyeux annonçaient les homosexuels de demain, ceux qui s’extirperaient de la caricature grâce à l’affirmation de soi, la libération des mœurs et l’égalisation des conditions.

Les éditions Taschen ont beaucoup fait pour populariser l’art de Tom of Finland. Voici les principaux ouvrages qui lui ont été consacrés depuis 1992…

On le sait, l’histoire en marche pour les gays allait s’assombrir à partir des années 1980 avec l’épidémie de sida et se complexifier avec le « politiquement correct » et le mouvement queer des années 1990. Le film en tient compte en répondant – explicitement ou subtilement – à quatre critiques.
Face à la réalité du sida, Tom of Finland s’est senti coupable à cause de ses dessins qui incitaient à la baise non-stop et sans capote. On le voit dans le film qui fait aussi intervenir un de ses amis, atteint par la maladie, qui le dédouane en lui disant que jamais rien ne pourra lui faire oublier tout le bonheur procuré par ses dessins. Du reste, Tom a réagi par une série d’illustrations Use a rubber.
Par « revalorisation du l’image du gay », systématiquement était opposée celle négative de « la folle », du « magrichon ». Or de tels propos vont à contre-courant d’une autre histoire en marche portée notamment par le succès du RuPaul’s Drag Race. Dans le film, les efféminés et travestis sont profondément humains, ont toute leur place dans les fantasmes et ne sont jamais ridiculisés. Les infâmes, ce sont les homophobes.
Influencé par l’art de la propagande, ayant même fait des BD et illustrations porno impliquant des soldats nazis, Tom s’est vu accuser de propager une idéologie nauséabonde. L’artiste et ses amis se sont exprimés plus d’une fois. Son homosexualité a pu s’épanouir pendant la seconde guerre mondiale, alors qu’il servait dans l’armée de son pays. Ses amants furent principalement des soldats finlandais, allemands et soviétiques. Son art est une réinterprétation utopique de ce qu’il a vécu, à la fois comme plaisirs fugaces et comme drames. Il ne fait pas l’apologie de régimes dictatoriaux, homophobes et racistes. Le film en témoigne comme il fait intervenir un imprimeur juif orthodoxe. C’est lui qui avec les amis cuir de Tom travaillera sur les presses afin de sortir son album rétrospective. Entre minorités, on se soutient !
– Enfin, certains se sont évertués à dénier toute valeur artistique à son œuvre. Ce ne serait que de « la pornographie avec des grosses bites« . Or un artiste n’est-il pas celui qui essaie d’appréhender le monde en coordonnant toutes les expériences marquantes de sa vie en quelque chose d’essentiel ? Tom est un artiste ! Et il s’oppose ainsi à l’une des sœurs, un personnage qu’on découvre grâce au biopic. Illustratrice extrêmement douée, elle n’aura été qu’une exécutrice. Jamais elle n’aura osé dépasser les conventions ni montrer ce qu’elle ressentait vraiment. Elle vivra à l’ombre de son frère et de son compagnon Veli dont elle était tombée amoureuse. Poignant !

À l’heure où des pays pourtant engagés dans la reconnaissance des droits LGBT sont dirigés par des homophobes notoires, où des mouvements politiques et sociaux réactionnaires ont pignon sur rue, Tom of Finland, son art et son biopic font souffler un vent de liberté enthousiasmant.

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