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« Les décharnés » : Un texte pour ne pas oublier le Sida !

Il y a quelques jours, Franck Desbordes président d’ Actions- Traitements et directeur d’Agenda Q, a publié un récit vécu sur le sujet du Sida, suivi d’une courte analyse sur les rapports qu’il peut y avoir avec la situation actuelle ! Retrouvez le texte ci dessous ! 

«  A quelques jours du 1er décembre, Journée mondiale de lutte contre le sida, j’aimerai partager avec vous le texte « Les décharnés » que j’ai écrit ces derniers jours. Il est composé d’un récit vécu, puis d’une courte analyse sur la situation actuelle (un peu militante je l’avoue).

Les décharnés

1995,Un ami qui vient de découvrir sa séropositivité m’avait demandé de l’accompagner pour son rendez-vous à l’Hôpital Pitié-Salpétrière. Les trithérapies n’existaient pas encore. A cette époque, être séropo, c’était être condamné à mort. Récit :

La salle d’attente est grande et si triste. Les déjà morts encore vivants observent furtivement les joues creuses de certains de leurs voisins pendant que leurs larmes invisibles coulent encore et encore.

Les regards désabusés mélangent colère et résignation et plongent vers le sol gris qui devient un refuge. Il y a une si grande injustice dans l’extermination de nos amours si jeunes, parfois éphémères, ceux-là même qui venaient treize ans plus tôt* de trouver la liberté de vivre tels qu’ils sont, tels que nous sommes, tels que nous devrions tous être : libres, et affranchis.

Tous ont pourtant répondu à la convocation du virus et à son injonction. La liberté n’est plus, la peur a pris sa place. Les garçons sont même arrivés en avance, accompagnés de leur si grande angoisse. Ils sont en réalité venus chercher l’espoir. L’espoir d’un sang qui ne se serait pas infecté encore depuis la dernière visite. L’espoir d’un sang moins noir.

Les plus vifs sont venus en refusant leur sort mais sans aucune pitié, la saloperie fait fondre la chair et affaiblit les hommes bientôt cadavériques. Inéluctablement.

La salle d’attente est surchauffée jusqu’à donner la nausée. Pourtant, certains patients semblent avoir froid, ils ont gardé leur manteau. Dans le couloir, une infirmière pousse un chariot au parfum d’ether. Les premiers tubes de la matinée partent au laboratoire au son d’une roue qui couine. La vilaine mélodie s’éloigne.

Un garçon faible assis à côté de moi tousse à en cracher ses poumons. La déflagration sonore glace le sang en même temps qu’elle amène pitié et compassion. Il n’y a rien que je puisse faire. Même un sourire serait déplacé.

Pour ne pas le gêner, mon regard fixe les revues inutiles sur la table centrale. Décoration, cuisine et placements immobiliers, … autant de sujets qui n’ont plus de sens.

La porte s’ouvre et le virologue sort de son cabinet. L’angoisse se fait exponentielle. Un homme anéanti marche par petits pas successifs en trainant ses pieds, épuisé mais forçant son corps à avancer. On devine le squelette sous les vêtements. La mort a pris forme humaine. Aucun son ne peut plus sortir de ma bouche ; mon cœur se met à taper si fort à cause de la peur. Impossible de fuir.

Le virologue regarde sa liste de patients et, forcé par la charge qui est la sienne, lance : « Au suivant ! »
_____

Dans les deux ans qui suivront, les garçons partiront les uns après les autres, laissant les chaises encore chaudes dans la salle d’attente à d’autres candidats au grand jeu de l’espoir.

Nos lieux de vie et de fêtes se vidaient aussi vite que les chambres stériles se remplissaient dans les hôpitaux. Et les cercueils formaient des cortèges quasi-quotidiens vers les cimetières.

Il ne faut pas oublier. Ne pas oublier nos ami(e)s bien sûr, mais notre histoire aussi. Car le désastre qu’a causé le virus du sida en s’abattant sur notre communauté est l’une des fondations de notre identité et de notre culture. Si nous voulons donner un sens et un futur à notre communauté, il faut savoir qui l’on est et d’où l’on vient.

Mais surtout, il faut transmettre ce savoir, ces histoires. Quel drame d’entendre chanter ces très jeunes filles et garçons lors de la dernière Marche des fiertés à Paris, pendant les trois minutes de silence dédiées aux victimes du sida ! Ils ont chanté « happy birthday » pour l’une de leurs amies. J’étais là, à quelques mètres. Ce fut une vraie violence pour moi. Mais très vite je me suis raisonné : il ne s’agissait pas de manque de respect mais d’ignorance. On ne leur a pas appris.

Et pourtant, les hommes décharnés n’ont pas cessé d’exister. Ne croyez pas que sitôt les trithérapies enfin disponibles, le « décharnement » des gays a cessé. Il a juste changé de nature. Les survivants ont d’abord dû faire le deuil de leur propre deuil annoncé puis annulé. Ils ont ensuite dû digérer cette culpabilité de survivre alors que tant de leurs amis étaient partis. Au-delà des seules personnes séropositives, c’est la solitude coupable chez les gays qui a prolongé ce désastre. Coupable car on ne vit pas son homosexualité normalement encore aujourd’hui dans une société hétéro-normée, sexiste, souvent homophobe et raciste, s’appuyant à tort sur les religions là où l’État s’est désengagé de sa mission première : garantir le vivre-ensemble.

Pire, aujourd’hui en 2018, on nous agresse physiquement, on nous tabasse !

Nos lieux communautaires : bars, clubs, backroom, saunas, associations,… sont de vraies oasis dans nos vies, mais pour beaucoup d’entre nous, cet « au revoir » qui marque la fin d’un apéro annonce le début d’un isolement violent. La solitude n’est plus supportable pour certains. Ce manque de partage ressenti vient du fait que nous n’avons plus de projets collectifs, plus de rendez-vous pour nous construire un avenir commun. L’essentiel de nos combats semble être derrière nous, avec pour seul avenir l’individualisme et la consommation : alcool, sexe, amours, drogues et paraître… avec un alignement de sourires en façade. Mais consommer et paraître ne peuvent constituer un projet de vie pour ceux qui ont un peu de conscience et besoin d’identité, surtout si en plus ils n’ont pas les moyens de consommer.

Dans cette logique d’isolement et de recherche de plaisirs, pour fuir ce désastre et vivre intensément quelques instants de vie, certains de nos amis ont recours à des substances psychoactives et tombent parfois dans les abysses du chemsex, affichant à leur tour des corps décharnés et des visages malheureux. Ils peinent à remonter la pente et régulièrement, certains nous quittent. Les pouvoirs publics ne les aident pas, et en tous cas pas à la hauteur des besoins, alors qu’ils sont en partie responsables par leur inaction en matière de chemsex ; surtout par la pression qu’ils exercent en stigmatisant et sanctionnant les plus fragiles avec des lois d’un autre âge comme la loi de 1970 sur la consommation de drogues, une loi inefficace qui sanctionne, emprisonne et condamne ceux qui au contraire, ont besoin d’orientation, d’aide et de soutien. Les hommes meurent dans le silence absolu. L’État ferme les yeux comme il fermait les yeux dans les années 90 sur l’épidémie de sida.

Qu’il s’agisse de sida ou de discriminations, de solitudes ou de chemsex, l’épidémie ne s’est jamais arrêtée. Alors oui, il faut se souvenir du passé et des hommes décharnés. Ouvrir les yeux, accepter la réalité et leur présence encore aujourd’hui parmi nous. Accepter de voir, et faire preuve d’empathie, de non-jugement et si possible de solidarité. Se détourner des seuls schémas consuméristes et aller vers les autres sans préjugés. C’est ainsi que l’on rompt les chaînes de la solitude, c’est ainsi que l’on trouve un peu de bonheur aussi… »

Ce texte rappelle à tous que l’épidémie ne s’est jamais arrêté et de toujours se protéger !

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