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FOREVER FALCON | 50e anniversaire de FALCON STUDIOS – Partie 3 : Une nouvelle ère en rose et noir (octobre 1978-1987)

Dans la précédente partie, nous avons vu comment FALCON STUDIOS s’était construit sur une stratégie commerciale hors du circuit des salles de cinéma. Or dans ces années 1970, c’était le cinéma qui donnait ses lettres de noblesse au porno. Plusieurs longs métrages exploités en salle comptent parmi les pornos gays les plus encensés par la critique et le public. En octobre 1978, un film FALCON change toutefois la donne et annonce un changement dans les rapports de force. Ce sera le début d’une nouvelle ère de prospérité qui n’en sera pas moins menacée. Par une homophobie décomplexée, provenant entre autres de politiciens au sommet de l’État. Par une situation sanitaire inattendue, dramatique, effrayante…

COUP DE MAÎTRE ET MANIFESTE GAY : THE OTHER SIDE OF ASPEN

Proposé à la vente à partir d’octobre 1978 sous différents formats, The Other Side of Aspen est le grand best seller de FALCON STUDIOS. Les chiffres de vente ont excédé de loin – et pour la première fois ! – des seuils qu’on estimait déjà exceptionnels. Ce film est également celui d’autres premières fois chez FALCON.
Premier long métrage. FALCON sort de l’idée de « loops » pour faire cette fois-ci un vrai film dont les scènes sont liées par un scénario d’ensemble. L’histoire ? San Francisco. De retour de son jogging, un athlétique jeune homme raconte à son ami ce qu’il lui est arrivé d’incroyablement sexe l’hiver dernier. Alors moniteur de ski à Aspen, station huppée dans les Rocheuses, il a non seulement pu mater à travers les fenêtres d’un chalet des mecs baiser mais aussi être invité à se joindre à une partouze par les occupants de ce chalet.
Première cassette vidéo. Conseillé par l’un des cofondateurs officieux de FALCON, Jim Hodges (alias John Travis), le PDG Chuck Holmes comprend que les cassettes vidéo à usage domestique se démocratisent et qu’il y aurait des bénéfices importants à se faire en sortant le premier Falcon Video Pack (FVP).
Premier casting avec trois icônes gays. Pour marquer le coup, le choix des têtes d’affiche se doit d’être exceptionnel. Il le sera avec : Casey Donovan, le héros solaire de Boys in the Sand, le film de Wakefield Poole qui fut le premier porno à avoir figuré en 1971/1972 en bonne place dans le box office ; Al Parker, le beau brun barbu dont le look sexy est « cloné » en masse par des gays depuis ses premières photos parues chez COLT STUDIO ; Dick Fisk, un brun moustachu également des plus sexe qui est considéré comme l’une des premières stars FALCON.
Premier film X gay tourné dans une station de sport d’hiver ? On n’en est pas sûr, même si l’équipe de FALCON a pu penser que cela n’avait jamais été fait auparavant. Pour anecdote, le tournage qui a commencé à la fin de l’année 1977 ne s’est pas passé à Aspen mais à Tahoe. C’est une des stations de ski alpin les plus réputées des USA. Des amis de Homes y avait un chalet.

Une promo pour le film et les revues qui jouent à fond sur les trois icônes gays : Parker, Fisk et Donovan !

 Très fier de The Other Side Of Aspen, Holmes – qui se faisait encore appeler Bill Clayton – a eu ces mots dans l’édition de février 1993 du magazine Manshot : « Si vous obtenez l’énergie sexuelle voulue, la seule chose à faire est de poser la caméra. Vous n’avez rien à planifier, vous avez à peine à diriger, vous n’avez pratiquement qu’à capturer cette énergie, parce que tout se passe devant vos yeux, comme une réalité sexuelle parfaitement naturelle. Ça ne se passe pas toujours ainsi. Mais dans ce film, oui, car le casting était 100% gay, 100% hot et 100% en osmose. Aucun n’a dit : « Je suis seulement actif » ou « Je ne fais pas ci ou ça ». Ce film a été réalisé au moment le plus culminant de la révolution sexuelle, quand l’Amérique gay était dans le mouvement. Les gens étaient libres et nous avions pour la première fois des droits. Ce film était comme une sorte de célébration de cette liberté et l’idée que le sexe ce n’était pas quelque chose de sale, que ça n’avait pas être glauque ou caché. C’est exactement ce que je voulais montrer, du sexe baignant totalement dans une atmosphère athlétique. »

Enhardis par le succès phénoménal et continu de The Other Side of Aspen, Chuck Holmes, Dick Fisk, Vaughn Kincey et Steven Scarborough s’étaient mis sur leur 31 pour assister au concert historique de Sylvester au San Francisco War Memorial Opera House, le 11 mars 1979. Un moment de fête et de communion qu’on qualifierait aujourd’hui de LGBTQ+. Le public en avait besoin. Un mouvement anti-gay mené par la chanteuse Anita Bryant obtenait des résultats en faisant abroger des ordonnances de non discrimination basée sur des critères de préférences sexuelles. La ville de San Francisco était encore traumatisée par les assassinats le 27 novembre 1978 de son maire George Moscone ainsi que de l’élu municipal et militant gay Harvey Milk.

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FAIRE AUSSI ET SURTOUT DU NEUF AVEC DE L’ANCIEN

Dès la fin des années 1970, la fréquentation des cinémas porno baisse inexorablement. La démocratisation du lecteur cassette ainsi que l’ouverture de magasins de location vidéo marquent le début de leur fin. Certes, on compte plusieurs excellents films projetés en salle pendant cette période. Comme El Paso Wrecking Corp. (1978) et L.A. Tool & Die (1979) de Joe Gage, ainsi que The Idol (1979), une production HAND-IN-HAND FILMS réalisée par Tom DeSimone. Mais le genre porno se développera désormais sous la forme de K7.

Une exception à la règle ? Le cinéma Bijou de Chicago a ouvert ses portes en 1970 pour les fermer définitivement le 30 septembre 2015. En fait, à partir des années 1980, il est devenu un sex-club pro safer-sex. Détail macabre ? Durant l’été 1991, un de ses employés, Jeremiah Weinberger, a été la victime de Jeffrey Dahmer, le tueur en série surnommé « le cannibale de Milwaukee ».

Porté par le succès commercial et critique de son premier Falcon Video Pack, FALCON STUDIOS sortira des K7. Sous le label FALCON, et également sur ses lignes MUSTANG STUDIOS et JOCKS VIDEO. Au vu des informations récoltées chez GayEroticVideoIndex, voici un tableau de répartition des sorties, entre 1978 et 1987.

C’EST FLAGRANT ! Les pures nouveautés produites par FALCON sont relativement peu nombreuses. Onze seulement. Il y a toutefois du très bon, comme Spokes (1981), The Other Side Of Aspen II (1985), Night Flight (1985), In Your Wildest Dreams (1987) ainsi que bien sûr le méga hit sorti en 1984 : The Bigger The Better.  Avec en tête d’affiche Mister 25 cm Rick Donovan, ce film a la particularité de créditer son réalisateur, Matt Sterling (1942-2006), et de préciser qu’on lui doit le film Matter Of Size. Cet autre hit était sorti en 1983 chez HUGE VIDEO, le label créé la même année par Sterling. Jusqu’au début des années 1990, FALCON ne créditait que les noms des acteurs porno. Par principe, Holmes estimait que la réalisation était une œuvre collective. Le seul nom de réalisateur qui pouvait à la rigueur figurer était celui de Bill Clayton, un pseudo valise pour le collectif et pour Holmes lui-même.

Jaquettes suggestives avec des slips blancs qui moulent avantageusement les gros sexes !

Surnommé « The king of séduction » parce qu’il aime montrer que ses protagonistes se donnent le temps de s’inspirer une passion réciproque, Sterling fait lui aussi partie des pionniers du X gay US. Il est depuis 1971 l’ami de Chuck Holmes, Jim Hodges, Vaughn Kincey, à savoir les trois à l’origine de FALCON STUDIOS.

Photo de réunion datant de la fin des années 1970, avec Kincey, Holmes, Sterling et d’autres professionnels de l’industrie du porno.

Sterling avait fondé DIMENSION FILMS en 1971. C’est ce label qui avait récupéré les droits de distribution du fameux 7 in a Barn de J. Brian, le pionnier des pionniers. Lui-même réalisa plusieurs loops au sein de sa compagnie jusqu’en 1973. Et avant HUGE, il fonda BRENTWOOD, qui allait devenir aussi réputé que FALCON. Hodges (alias John Travis) en devint d’ailleurs le copropriétaire, faisant comme Sterling des va-et-vient professionnels chez FALCON et BRENTWOOD. Répétons-le : L’industrie du porno gay aux USA est, au début de son histoire, le fait d’un très petit nombre. L’amitié et le travail collectif n’empêchaient pas de développer sa propre boîte. S’il y avait des différents, il n’y avait rien de définitif, sauf exception.
Les sorties vidéo chez FALCON/MUSTANG/JOCKS sont donc surtout des compilations de loops. Le patrimoine pornographique de FALCON y est ainsi revitalisé tout en générant à moindre frais des bénéfices. Le patrimoine pornographique d’autres labels aussi ! Pour faire simple, ce qui est relatif à DIMENSIONS FILMS, BRENTWOOD et STARLINE FILMS se rapporte à John Travis et Matt Sterling. Ce qui est lié à TRADE!MARK STUDIO et TCS STUDIOS se rapporte au réalisateur-producteur Mark Reynolds. De son vrai nom Larry Ginsburg (v1942-1989), il était réputé pour le choix de ses modèles. On lui doit d’avoir découvert deux légendes du porno : les TTBM Kip Noll et Lee Ryder (1959-1991). Reynolds a aussi produit plusieurs loops et films du réalisateur Steve Scott (1937-1987). Aujourd’hui oublié, ce dernier est considéré par plusieurs historiens du porno gay comme « l’un des géants du genre ». Il était apprécié pour la sophistication de ses scénarios, l’intensité de ses scènes de sexe et la qualité de ses images. Trois de ses réalisations étaient alors au catalogue de FALCON/MUSTANG/JOCKS : Gold Rush Boys, I Do ainsi que Games. Celui-ci a toutefois été produit par SURGE STUDIO, le label de l’une des premières super porn stars gays à devenir producteur : Al Parker.

TOUJOURS PAS DE CAPOTE ?!?

Alors que les affaires sont prospères, l’industrie du porno traverse des heures sombres. Son existence en est même menacée. Par des politiciens anti-porno qui se sentent pousser des ailes depuis la victoire « voulue par Dieu » de Ronald Reagan aux élections présidentielles de 1980 et 1984. Une commission d’enquête sur la pornographie sous l’égide du procureur général Edwin Meese est mise en place en 1985. Elle donnera lieu l’année suivante à un rapport reliant la consommation de la pornographie avec les crimes sexuels. Malgré les critiques qu’il a suscitées à cause de ses biais partisans non scientifiques, le rapport Meese sera suivi par une détermination à étendre toujours plus la notion d’obscénité.
Cependant, une menace bien plus grave va toucher non seulement les studios porno mais aussi la communauté gay, fière de ses libertés acquises sur fond de luttes collectives et d’affirmation de soi. En 1981, une équipe médicale d’Atlanta rend compte d’un mal mystérieux qui semble ne toucher que les homosexuels masculins. Les défenses immunitaires ne jouent plus leur rôle et les patients sont atteints simultanément de plusieurs maladies jusqu’à ce qu’ils décèdent. Il n’y a en effet aucun traitement. Ce mal est surnommé dans un premier temps « le cancer gay ». D’autres clameront qu’il s’agit d’une punition divine ou de la nature. En 1983, on isole le virus responsable, le VIH (HIV en anglais) et l’infection prend le nom de SIDA (AIDS en anglais). Il y a de moins en moins de doute que ce virus est sexuellement transmissible. Le préservatif est le moyen le plus efficace de s’en protéger lors de rapports sexuels. Or l’industrie du porno gay fait comme si de rien n’était. Amis, amants, connaissances, anonymes, stars, porn stars dépérissent et meurent, rien n’y fait. Les acteurs continuent de tourner sans capote. Dans Seed Money : The Chuck Holmes Story, le documentaire de Michael Stabile, on apprend que Chuck Holmes a vraiment freiné sur le préservatif. Alors qu’en 1987 on commence déjà à voir la capote chez d’autres producteurs, chez FALCON c’est toujours et encore sans.
Une mesure a toutefois été prise chez FALCON : L’utilisation d’un spermicide. C’est ce qu’introduit le daddy Chad Douglas dans le cul du blondinet Kevin Williams dans la fantasmatique scène d’In Your Wildest Dreams, film sorti en 1987. Mais on apprendra que cette « solution » était non seulement inefficace mais qu’elle fragilisait les muqueuses.

Un autre méthode fut appliquée par Jean-Daniel Cadinot : Photographe professionnel qui avait notamment travaillé pour Flèche Productions et Podium, respectivement la maison de disque et le magazine de Claude François, Cadinot (1944-2008) fonde en 1980 son label porno gay FRENCH ART. Sa solution face à l’épidémie du SIDA était de faire passer des tests. À partir de 1985, il envoyait les candidats chez un généraliste qui préservait le secret médical. Concrètement, ceux qui ne revenaient pas pour tourner pouvaient avoir soit changé d’avis soit découvert leur séropositivité. Le réalisateur vécut très mal cette situation. Alors il s’est adapté en faisant tourner entre eux, sans préservatif, ceux qui présentaient un test négatif. Ceux sans test tournaient avec capote.
Une autre mesure – non formalisée telle quelle – s’est également imposée : L’hétéro actif comme nouvelle icône du porno gay. Théorisées par feu le sociologue Rommel Mendès-Leite, les « protections imaginaires » s’immiscent dans la perception qu’on a du SIDA. Certains sont persuadés qu’eux-mêmes et d’autres n’ont absolument rien à craindre parce qu’ils ne sont pas gays et que le SIDA ne frappe que ces derniers. Un hétéro sportif, musclé et strictement actif dans un porno gay serait donc « sain ». On est d’accord, ces « protections imaginaires » se nourrissent de méconnaissances, de désinformations sur le virus ainsi que, dans le cas qui nous intéresse, d’une homophobie intériorisée. Le plus emblématique de ces « gay for pay » est Jeff Stryker, de son vrai nom Charles Casper Peyton. Une découverte de John Travis qui a pris le temps de polir son image afin qu’il soit sur l’écran une réincarnation hardcore d’Elvis Presley et Marlon Brando. Son sexe épais crédité de 23 cm qui a servi de moule à un gode realitic n’a fait qu’amplifier son statut d’icône légendaire. Ses premiers pornos gays sortis en 1986/1987 chez HUGE VIDEO,  CATALINA VIDEO et INCHES VIDEO (à savoir Bigger Than Life, Powertool et In Hot Pursuit) sont tous sans capote !

Incroyable mais vrai : Jeff Stryker n’avait pas plu à Chuck Holmes. C’est la raison pour laquelle la star légendaire du X gay, celle qui est peut être la plus connue au monde, ne figure dans aucun film FALCON/MUSTANG/JOCKS !

La situation n’est plus tenable. Des associations de lutte contre le SIDA et des consommateurs protestent contre tous les studios qui continuent de ne pas utiliser de préservatif alors que la situation est tragique. Leur refus de pratiquer les règles du safer-sex est jugé criminel et irresponsable : la vie des acteurs est en jeu ainsi que celle de spectateurs influencés par ce que ces studios montrent non-stop. C’est une nouvelle équipe au sein de FALCON qui va assurer le changement qui s’impose. On en parlera dans la quatrième partie de notre spécial FOREVER FALCON | 50e anniversaire de FALCON STUDIOS. À la semaine prochaine, le dimanche 7 novembre !

 

SOURCES :
Directing Sex, Interviews with the Directors of Gay Pornography de Jerry Douglas (Editions Moustache – 1920)
GayEroticVideoIndex.com
• Bigger than Life : The History of Gay Porn cinema from Beefcake to Hardcore de Jeffrey Escoffier (Running Press – 2009)
Seed Money : The Chuck Holmes Story, documentaire de Michael Stabile (2015)
Le cinéma X, sous la direction de Jacques Zimmer, avec les contributions de Didier Roth-Bettoni et Gérad Lenne pour le chapitre consacré au porno gay et lesbien (La Musardine – 2002)

Bijou marks 40 years of controversy, article de Ross Forman paru en 2011 dans Windy City Times. Lire ici.
• Interview partiellement inédite de Jean-Daniel Cadinot destinée au magazine GAY VIDÉO en date de 2004

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