"Un jeune homme de bonne famille" : Le parcours de Claude Loir qui fut une star française du porno homo et hétéro pendant la seconde moitié des années 1970
Nouvelle réalisation de Sébastien Lifshitz (Les Invisibles, Bambi, Petite fille, Casa Susanna…), Un jeune homme de bonne famille est disponible depuis le 19 janvier et jusqu'au 16 août 2026 sur Arte. Un documentaire qui témoigne une nouvelle fois de la passion qu'a Lifshitz de rendre compte des « invisibles », à savoir ceux et celles qui sont marginalisés, déconsidérés, occultés du fait de leur sexualité. On suit ici le parcours à la fois singulier et représentatif des époques traversées de Claude Loir. Octogénaire, cet homosexuel affirmé - jamais il n'utilise le mot gay - fut une star française du porno homo et hétéro pendant la seconde moitié des années 1970. Et si son physique, sa diction et ses rôles de gendre idéal pouvaient laisser penser qu'il était un « jeune homme de bonne famille », les apparences étaient trompeuses. Voici la bande-annonce…
Voir le documentaire dans son intégralité, c'est aller à la rencontre d'un homme attachant, sensible et audacieux. Une star à tort oubliée !!! Via son témoignage et des images puisées dans ses propres archives, des émissions de télévision et des pornos, c'est aussi appréhender la vie homosexuelle en France à partir des années 1960 et le monde du porno des années Giscard. Un des rares noms cités par Claude Loir à fait tilt. Celui d’Anne-Marie Tensi. Une pionnière française du porno hétéro et gay. Elle était tombée dans l'oubli jusqu'à ce que le réalisateur Yann Gonzalez s'en inspire pour créer le personnage d’Anne, productrice de pornos gays, incarnée par Vanessa Paradis dans Un Couteau dans le cœur (voir ici). Une autre chose a fait tilt : comment il explique que lui, homosexuel, ait pu aussi tourner dans autant de pornos hétéros…
Monté à Paris pour faire du cinéma, Claude Loir aurait voulu une carrière à la Alain Delon. Il fut assigné à la figuration jusqu’à casting décisif sur les Champs-Élysées…
« Je ne savais pas du tout pour quel film c’était. Et lorsque je pousse la porte, je vois deux femmes, la réalisatrice et la productrice, Anne-Marie Tensi et Loïs. Il n’y pas de malaise, il n’y a pas de gêne, mais je sens qu’il y a quelque chose d’étrange qui se passe. On me dit presque d’emblée : « Bon, est-ce que tu peux enlever ta chemise ? » Et je me dis : « Oui, si c’est pour un film tourné dans la nature, un peu dénudé, je suis d’accord. » « Est-ce que tu peux baisser ton pantalon ? » « Ah bon ?!? Oui », et assez fier de moi, avec ces deux femmes qui me voient, j’accepte. Et donc elles me disent : « Très bien, ça va, c’est parfait, tu peux te rhabiller, tu es engagé. » Et me voici parti sur le tournage de Nelly, pile ou face. Quand on arrive au Lavandou, une camionnette vient nous prendre car on est quand même une bande. On nous emmène dans une villa somptueuse avec piscine. C’est un peu flou. Je ne sais pas ce qui va se passer. Comme c’est une maison de rêve, on se dit qu'on passe des vacances, qu'on va profiter. On commence à tourner et c’est seulement à ce moment là qu’on nous donne les indications. On commence à me demander des choses un peu troublantes :
« Est-ce que tu te sens en forme ? »
« Ben oui pourquoi ? »
« Ça m’ennuie de te demander ça, mais est-ce que tu peux te masturber ? »
Et je me dis : « Chic, l’occasion est trop belle. »
Comme je suis un petit peu provocateur, ça m’amuse follement. Je commence à bander, je commence à m’astiquer avec beaucoup de tranquillité, et je regarde du coin de l’œil Anne-Marie Tensi qui m’applaudit presque en disant : « Mais quelle performance d’acteur ! »
Portrait d'Anne-Marie Tensi © Jean-Charles Koenisgwerther

Anne-Marie Tensi - qui serait décédée en 1994 - était notamment décrite comme une personne peu scrupuleuse. Claude Loir peut le confirmer :
« J’ai eu une opportunité qui m'apparaissait intéressante parce que j'étais ami avec Anne-Marie Tensi qui produisait des films porno et qui un jour m'a dit : « Je vais monter une affaire et je pense que ça peut t'intéresser. Je sais déjà le nom, TCB, Théâtre, Cinéma, Bar, comme en Amérique. Un truc un peu dans l'air du temps. Ce sera un cinéma qui diffusera des films porno, un théâtre porno homo, et un bar où tout le monde peut aller. » Et elle me met des documents sous les yeux et il n’y avait qu'à parapher. Je ne lis même pas les documents, elle me dit : « Tu seras gérant et je m'occupe de tout. » Moi, naïf, je signe alors que des amis m'avaient dit de ne surtout pas signer. Voilà, c'était mon côté « Je n'en ai rien à foutre ! » Le problème, c'est que pour déclarer le moins de billets possible, elle me demande de récupérer les billets que les clients ont laissé dans la salle et elle me dit : « Tu les donnes au caissier qui doit les passer comme des nouveaux billets. » Donc ces billets ne sont qu'une seule fois comptabilisés. Je me suis retrouvé dans une embrouilles infernales parce que les impôts ont le mis le nez dans dans le fameux TCB42 et il s'est avéré qu'ils se sont rendus compte des malversations d’Anne-Marie, mais Anne-Marie était protégée par son gérant, moi en l'occurrence, et les impôts se sont retournés contre moi. Ça a été une descente aux enfers totale. Pour me dépatouiller de cette somme très importante que le fisc me demandait à moi, ça a duré presque 20 ans. »
Un de ses meilleurs amis, Carmelo, avait besoin d’un partenaire pour le tournage d’une scène gay et il a pensé à lui. Claude Loir a assuré comme actif. Si cette scène a bien été suivie d’autres pornos gays, il a aussi été très demandé pour des porno hétéros, tournant entre autres plusieurs fois avec Brigitte Lahaie !
« Ça a quand même été un chamboulement dans ma tête. Est-ce que je vais en être capable ? C'est vrai que être en présence des femmes était une expérience et je m'y suis plié parfaitement bien. À tel point que je me suis demandé si je n'étais pas un hétéro refoulé. Parce que les scènes que j'avais avec les filles n'avaient pas du tout été désagréables. Pas du tout coûteuses. Ce qui était difficile, c'est d'être devant la caméra et de toujours bander, de devoir assumer, assumer. J'ai senti un certain désir dans le regard de certaines filles et ça, le désir dans le regard de quelqu'un, que ce soit un homme ou une femme, un jeune ou un moins jeune, ça fait sont effet. »
Si le documentaire de Sébastien Lifshitz est riche en informations, il donne envie de lire Claude Loir. Nous l'ignorions, mais son autobiographie, Confessions païennes, est parue en 2023 aux éditions Hors Champs.
